Islam - Au coeur du conflit

La religion islamique est très présente dans les médias depuis les attentats du 11 septembre 2001. Pourtant, le désir des Québécois d'en connaître plus au sujet de cette religion semble peu élevé. Avec l'actuelle guerre déclenchée par les États-Unis dans la région du golfe Persique, l'islam se retrouve entraînée dans un conflit qu'elle n'a jamais souhaité. Dans ce contexte de rivalité religieuse, quelle position pouvait faire sienne la communauté musulmane?

La mosquée d'Assunna Annabawiyah, située dans le quartier Parc-Extension à Montréal, est l'une des institutions islamiques qui commencent à transformer le paysage religieux québécois. Dès que l'on entre dans ce lieu, on se retrouve plongé dans l'univers musulman. Une légère odeur d'encens étranger flotte dans l'air et le port des souliers est interdit dès la porte franchie. Alors que les regards se tournent vers l'étranger qui ose pénétrer dans cette enceinte, l'ouverture envers le visiteur inhabituel semble néanmoins franche et sincère. Alors que plusieurs terminent l'une de leur cinq prières quotidiennes, d'autres arrivent en ce lieu de recueillement. La définition la plus juste de l'islam est l'«entrée dans une situation de paix et de sécurité par l'allégeance et la soumission à Dieu».

Difficile pourtant de trouver une réponse unique de la position islamique à la situation actuelle, cette religion n'étant pas organisée sous une autorité suprême au même titre que la religion catholique. Elle renferme plusieurs croyances, donc plusieurs positions divergentes. Tout aussi ardue est la tâche de dénicher ceux qui veulent bien en parler. La tension actuelle semble augmenter la réticence de ses adeptes à s'exposer sur la place publique.

Une situation qui semble toutefois aberrante aux yeux de Salah Basalamah, coordonnateur pour le Réseau interassociatif des musulman(e)s de l'espace francophone de Montréal et du Canada. «C'est très difficile de prendre une position unique au nom de la communauté musulmane, affirme-t-il. Mais ce que je peux dire, c'est que je ne connais personne qui était en faveur de cette guerre. Dans tous les sermons du vendredi dans les mosquées, il y avait des appels à la mobilisation contre l'attaque américaine.»

Manières de voir

La tradition et les textes religieux islamiques sont interprétés de différentes façons. Il existe ainsi six manières de voir cette religion. Que ce soit d'une façon traditionnelle (où tout est fait à la manière du prophète Mahomet), littéraliste (le Coran est appliqué à la lettre), réformiste (appliquer le Coran en tenant compte du contexte), politiquement radicale (où le changement se fait en prenant le pouvoir), rationaliste (une pensée fortement occidentalisée) ou encore soufiste (ésotérique et qui veut voir ce qui se cache derrière les écrits), les différentes perceptions de l'islam entrent souvent en conflit entre elles, d'où la difficulté de faire ressortir une idéologie commune. De plus, à la mort du prophète Mahomet, la communauté musulmane éclata en deux branches distinctes: ceux qui pensaient que son successeur devait être l'homme le plus compétent devinrent les sunnites, alors que ceux qui considéraient plutôt que c'était son parent le plus proche qui devait succéder à Mahomet devinrent les chiites.

Une certaine unité favoriserait pourtant la communication avec ces sociétés musulmanes. «Le fait que la communauté soit divisée ne fait pas l'affaire des gouvernements et des autorités, mais en même temps, ça donne la possibilité à la communauté d'assumer sa diversité et je crois que cela est extrêmement important», croit Salah Basalamah.

Et comment classifier les martyrs qui commettent les attentats suicide que l'on voit presque quotidiennement, notamment dans les territoires occupés par l'armée israélienne? «Moi je mets plutôt cela sur le compte de l'émotivité que sur le compte de la religion», tranche Salah. Pour lui, l'islam ressemble plus à une culture qu'à une religion et constitue un véritable projet de société qui ne peut, et ne doit pas, être utilisé comme un instrument de guerre. L'islam se considère d'ailleurs comme un mode de vie, le din, qui est souvent traduit par religion.

Une déchirure

Même si une position officielle islamique est impossible, le sentiment de la communauté musulmane semble déchiré. D'un côté, l'emprise de Saddam Hussein consistait en une dictature difficilement soutenable, mais de l'autre, l'arrivée des soldats américains n'est pas du tout bien perçue.

«Dans nos pays musulmans, il y a tellement de dictatures, de machisme et de répression qu'il est impossible de voir les musulmans autrement que de façon négative et il est évident que l'on est extrêmement mal perçus de l'extérieur, dit Salah Basalamah. Qui trouverait viables des peuples qui sont répressifs à l'endroit des leurs, comme par exemple Saddam Hussein qui gaze son peuple? On ne peut respecter ces dirigeants et les Américains l'ont bien exploité.»

Malgré le fait que les intérêts économiques et politiques sont très importants, il n'est que trop facile d'oublier l'aspect religieux qui façonne toute l'organisation sociale des sociétés musulmanes. Salah estime que les attaques américaines ont été perçues par la cette communauté comme une attaque contre l'islam et qu'il s'installe maintenant une sorte de paranoïa à cause de la façon dont est menée l'offensive.

Les groupes islamistes sont ainsi devenus plus frileux au niveau de l'engagement public. Plusieurs personnes ont maintenant peur de s'afficher ouvertement islamistes. Et ceux qui désireraient en savoir plus sur cette religion trouvent peu de lieux pour se renseigner et la pratiquer.

Pour Salah, qui donne des cours d'introduction à l'islam depuis maintenant deux ans, le manque d'ouverture ne vient pas de la société québécoise, mais plutôt de la communauté islamique elle-même, qui ne fait guère d'efforts pour devenir plus accessible. «Il y a une carence au niveau de la capacité de s'exprimer dans la communauté musulmane et de se faire entendre des autres. On a l'impression que l'on attend qu'ils aient assez de connaissances de la mentalité arabe alors que ce n'est pas possible d'attendre cela des gens. Il faut se donner la possibilité d'entamer un dialogue non seulement entre les musulmans, mais également avec le reste de la société.»

La situation de la communauté musulmane francophone reste cependant en retard sur sa contrepartie anglophone. Moins bien organisée et moins présente, elle commence à peine à prendre forme dans la métropole québécoise. Une situation qui ne fera que s'améliorer avec le temps: «Il faut apprendre aux gens à agir comme des citoyens et à prendre la parole. Quand on vient des dictatures du Golfe par exemple, il n'y existe aucune culture démocratique. Il est important de leur faire comprendre qu'ici, nous sommes dans un pays de droit et qu'il est possible de dire ce que l'on pense.»

Salah propose ainsi un modèle de relation avec l'islam qui sort de la mosquée, qui est hors des murs: «Moi je propose un islam qui est sur la place publique, un islam qui doit être capable de parler directement aux gens.» Cette vision pourrait permettre de répondre à un besoin de démystification qui augmente rapidement.

Pourquoi cela n'a-t-il pas été fait auparavant? «Peut-être y a-t-il un manque dans la communauté musulmane de personnes clés pour bien exposer la situation. [...] Il faut ainsi faire l'effort d'aller voir dans la communauté pour trouver des gens qui sont capables de donner une vision qui soit davantage en prise directe avec la réalité islamique car, même si vous aviez un imam [chef religieux] qui vous parlait, vous ne prendriez pas forcément le pouls de la communauté aussi bien que si vous parliez avec quelqu'un qui s'engage avec celle-ci au quotidien.»