Seulement 16% des Québécois préfèrent un enseignement religieux à l'école

Sébastien Lévy s’est accordé un moment de recueillement hier après-midi, à la cathédrale Marie-Reine-du-Monde, à Montréal.
Photo: Jacques Nadeau Sébastien Lévy s’est accordé un moment de recueillement hier après-midi, à la cathédrale Marie-Reine-du-Monde, à Montréal.

Qu'est-ce que réussir sa vie? Sa carrière? Ses amours? Jusqu'à samedi, l'équipe du Devoir vous présente une synthèse d'observations fascinantes recueillies sur sept volets d'un même thème: qu'est-ce qu'une vie réussie? Afin d'alimenter la réflexion, nous avons demandé à la firme Léger Marketing de sonder le coeur des Québécois dans une grande enquête nationale. Aujourd'hui, ce sont les valeurs qui sont au coeur de notre question: qu'est-ce qu'une vie morale et civique réussie?

Le nouveau cours d'éthique et de culture religieuse passe la rampe dans l'opinion publique. Une majorité de Québécois sont en accord avec le programme qui initie à la réflexion éthique et aborde les grandes religions — avec un accent particulier sur les traditions chrétiennes — d'un point de vue culturel et sociologique.

Plus de la moitié des répondants au sondage Léger Marketing-Le Devoir (52 %) jugent préférable que les enfants suivent le nouveau cours d'éthique et de culture religieuse au secondaire. De façon étonnante, les répondants qui auraient préféré que les jeunes ne soient pas exposés du tout à la religion à l'école arrivent au deuxième rang, avec 29 %.

Enfin, alors que l'opposition au cours la plus médiatisée provient de lobbys de parents chrétiens, on constate que cette opinion est plutôt minoritaire: seulement 16 % des répondants au sondage auraient préféré une éducation religieuse confessionnelle.

«Les gens sont prêts à donner une chance au nouveau cours. Ils ne sont pas prêts cependant à faire disparaître complètement toute trace de religion à l'école», analyse celui qui a coordonné la réalisation du sondage chez Léger Marketing, Mathieu Gagné.

Avec l'introduction du nouveau cours, la société québécoise parachève en quelque sorte la Révolution tranquille. C'est un peu le dernier vestige du mariage entre la religion catholique et les services publics qui disparaît en cette rentrée scolaire. Or, selon les détracteurs du cours, la forte majorité de parents qui choisissaient auparavant l'enseignement religieux au primaire (de l'ordre de 80 %) plutôt que les cours d'enseignement moral témoignait d'une opposition à la déconfessionnalisation et à un enseignement culturel des religions. À la lumière du sondage, on constate maintenant que cet argument ne tient plus la route.

Le philosophe Georges Leroux, qui a collaboré à l'élaboration du nouveau programme, rappelle que la résistance au mouvement de déconfessionnalisation du système scolaire prend sa source dès les années 1960. «Les lobbys très minoritaires de parents catholiques [...] étaient déjà opposés dans les années 1960 à la création du ministère de l'Éducation, qui signait le premier acte de la fin de la tutelle de l'Église catholique sur l'éducation. Ils se sont ensuite manifestés à toutes les étapes du processus de la déconfessionnalisation pour tenter de maintenir leurs privilèges. Nous vivons aujourd'hui le dernier acte de cette séparation», constate M. Leroux, qui a fait paraître l'an dernier l'essai Éthique et culture religieuse, dialogue. Arguments pour un programme.

Outre l'appui assez important au nouveau cours, le sondage fait ressortir la vigueur de la position athéiste, qui aurait préféré sortir complètement la religion de l'école, y compris d'un point de vue culturel. Le professeur Leroux, qui enseigne à l'Université du Québec à Montréal, s'en étonne: «Je suis surpris de la résistance à la culture religieuse en elle-même, même lorsqu'elle est présentée dans un cours qui lui associe l'éthique. Cela représente un contingent important de personnes pour qui la religion, même comme objet social, comme système de représentation et de normes et comme objet de connaissance, doit être refoulée de l'école.»

Le «problème» religieux?

Faut-il y voir une réminiscence de la rupture d'une portion de la génération du baby-boom avec la culture catholique, le fait de ces anciens servants de messe qui ont par la suite rejeté en bloc l'Église, voire la religion? Cette hypothèse d'un rejet d'une forme d'«oppression historique du catholicisme» pourrait être doublée, selon M. Leroux, d'une difficulté à dissocier la religion comme objet d'adhésion, de confession — «qu'on a raison de refuser dans le cadre scolaire» — de la religion comme «fait social».

Au-delà de cette trame de fond sociologique, il ne faut pas perdre de vue que l'enquête Léger Marketing-Le Devoir a été menée à la suite des travaux de la commission Bouchard-Taylor et de son lot de débats sur la place de la religion dans la société. «Ça a été très médiatisé et ça a donné l'impression aux individus que la religion est un problème, analyse Micheline Milot. Au-delà d'une certaine indifférence à la religion, il faut peut-être voir dans les résultats une perception que la religion est en soi problématique.»

Cette perception s'observe lorsque l'on interroge les Québécois sur l'influence de la religion dans la politique mondiale. Selon les résultats du sondage, 63 % d'entre eux croient en effet qu'elle a un effet néfaste. «À chaque fois qu'on entend parler de religion dans des contextes politiques, c'est toujours pour des mauvaises nouvelles: terrorisme, intégrisme, mauvais traitements envers les femmes. Dans ce contexte, les gens ont immédiatement l'idée que la religion ne peut qu'empirer les choses. Au mieux, pour certains [20 % des répondants], il n'y aura pas d'influence», explique Mathieu Gagné.

Si la religion fait peur sur la scène internationale, elle est néanmoins perçue tantôt avec un brin d'indifférence, tantôt comme ayant un effet bénéfique dans la sphère privée. Quelque 38 % des Québécois jugent en effet que la religion est bénéfique dans leur vie personnelle, contre seulement 8 % qui la voient comme étant négative. Une mince majorité, soit 51 %, considère cependant qu'elle n'a «aucune influence» dans leur quotidien.

Micheline Milot, qui a réalisé plusieurs études sur le sujet, estime que les résultats s'expliquent en partie par le sens généralement donné au mot «religion». «Le terme "religion" est très connoté. Quand on parlait de religion dans les années 1980, les gens disaient: "non, moi je n'en ai pas". Mais quand on commençait à parler de spiritualité ou de croyances, eh bien là, ils parlaient. Ils avaient beaucoup de choses à dire. La religion est connotée comme un ensemble de dogmes, de pratiques, d'obligations morales. Or, si le répondant entend le terme religion de cette façon, il va dire que cela n'a pas d'influence dans sa vie.» Selon elle, si l'on avait plutôt traité de «spiritualité», une majorité de personnes auraient répondu par l'affirmative.

Comprendre le monde... et son coin de pays

Cette contradiction traduit peut-être le paradoxe des Québécois. Ils ne vont pratiquement plus à l'Église, mais se disent encore catholiques. Ils ne veulent plus d'un enseignement confessionnel pour leurs enfants, mais se réjouissent de voir ces derniers exposés à un enseignement plus culturel, non seulement de la religion majoritaire, mais aussi des grandes religions.

Pour Micheline Milot, cet apparent paradoxe traduit en fait le souhait de fournir aux enfants des clés de compréhension du monde. «Peut-être que la religion comme système n'a pas d'influence dans ma vie, la spiritualité oui, certaines valeurs issues de la religion oui. Mais je ne peux pas faire fi que c'est un fait social, que mes enfants entendent des bulletins d'information qui parlent des musulmans, des juifs, etc. On veut qu'ils comprennent en quoi ça consiste.»

En somme, le nouveau cours permet à l'école de rattraper une société de plus en plus laïque, qui voit dans la religion un patrimoine culturel à transmettre beaucoup plus qu'une série d'obligations strictes à respecter. Pour Georges Leroux, il ne faudrait cependant pas se cantonner dans une perspective nostalgique et n'y voir que la transmission culturelle de la religion catholique. La formation en éthique et culture religieuse permet plutôt de dépasser le modèle strictement laïque républicain, à la française. «Les sociétés qui, comme la France, ont appliqué un républicanisme strict, nous indiquent les écueils à éviter: rigidité, fermeture, intolérance. En ce sens, le nouveau cours prend acte des défis de la laïcité et fait un pas de plus pour l'ouvrir vers le pluralisme», croit M. Leroux.

Il reste maintenant à voir si le nouveau cours répondra effectivement aux attentes. L'épreuve des faits demeurera à examiner dans quelques années.

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