L'entrevue - Soeur Nicole au purgatoire de l'aide sociale

Soeur Nicole Jetté milite pour les droits des personnes assistées sociales depuis 17 ans, travaillant avec constance pour améliorer la situation de ceux qui se retrouvent trop souvent dans un état de survivance. Sans voile ni cornette, elle nous reçoit en jean et en t-shirt dans le modeste bureau du Front commun des personnes assistées sociales, dans le quartier Villeray. Seule une petite croix en or à son cou marque l'appartenance de cette dame de 64 ans à une congrégation religieuse.

L'aide sociale est une forme moderne de purgatoire. C'est du moins l'interprétation qu'en donne la porte-parole du Front commun des personnes assistées sociales, Nicole Jetté, qui fait partie d'une espèce en voie de disparition au Québec: les religieux engagés socialement.

Depuis sa plus tendre enfance, dans le canton de Granby, Nicole Jetté était destinée à consacrer sa vie à Dieu. L'année de sa naissance, une de ses tantes entrait dans les ordres, ce qui avait été perçu par sa grand-mère comme un signe. «J'ai grandi avec ce message que j'allais devenir une religieuse. C'est comme si j'avais intégré l'idée que j'étais "juste bonne à faire une soeur"», explique la sexagénaire née d'un père veuf dans une famille recomposée de 11 enfants.

Après le pensionnat, son brevet d'enseignement en poche, elle commence sa carrière en classe, mais les méthodes rigides des religieuses la déçoivent rapidement. Délaissant les congrégations vouées à l'enseignement, elle décide finalement de devenir une soeur auxiliatrice. La version longue et désuète du nom de sa congrégation établie au Québec depuis la fin des années 1940: «Les soeurs auxiliatrices des âmes du purgatoire». Sur un ton où se mélangent humour et sérieux, elle explique que la notion de purgatoire est un peu vieillotte et que le purgatoire se vit sur Terre pour bon nombre d'exclus.

Contrairement aux congrégations d'enseignantes et d'hospitalières, ou à celle de Notre-Dame-du-Bon-Conseil spécialisée dans le travail social, les soeurs auxiliatrices n'ont pas de champ d'activité précis. Elles évaluent les besoins du milieu et tentent d'y répondre en fonction des compétences de leurs membres. «Le slogan des auxiliatrices est: "Aider à tout bien, quel qu'il soit"», explique Nicole Jetté. À la devise de sa congrégation, elle en ajoute une, toute personnelle, tirée d'une chronique de Pierre Foglia en hommage à l'abbé Pierre et avec lequel elle conclut tous ses courriels: «Sans l'indignation, on s'habitue à faire le bien plutôt que la justice sociale.»


Un parcours d'engagement

Ces deux maximes, Mme Jetté a eu l'occasion de les appliquer dans plusieurs milieux au cours de sa carrière. Après un séjour sur les bancs d'école à la fin des années 1960, à la polyvalente puis au collège en service social au bouillant Cégep du Vieux-Montréal, elle revient à Granby. Elle travaillera au Centre d'action bénévole, puis collaborera à la fondation du Centre drogue-secours, accueillant ceux qui sont souvent perçus comme «le bois mort de la société». Elle participera également à la mise sur pied d'une maison de transition pour les ex-détenus à même la résidence de sa communauté.

Nicole Jetté a également travaillé pour la Direction de la protection de la jeunesse auprès de jeunes filles ayant des troubles de comportement. En 1988, elle décide cependant de quitter la DPJ, les vagues de compressions et le manque de ressources rendant la tâche impossible.

Nouveau retour à l'école, mais à l'université cette fois. Elle obtient une maîtrise en organisation communautaire à l'Université Laval. À son retour dans son canton natal, en 1990, elle contribue de nouveau à la mise sur pied d'un organisme communautaire, celui-là voué à la défense des droits des assistés sociaux. Sept ans plus tard, l'épuisement se fait sentir parmi les militants du regroupement national et elle accepte de prendre la tête du Front commun des personnes assistées sociales.

Elle vit aujourd'hui à Montréal, en colocation avec deux autres religieuses; l'une est enseignante à la retraite et l'autre travaille pour un organisme de coopération internationale. Cette vie en communauté lui a permis de concilier son travail et ses valeurs sociales. «Je n'aurais jamais pu avoir le cheminement que j'ai eu avec des responsabilités familiales. J'ai pu m'engager ainsi parce que j'avais une communauté. Lorsque je revenais à la maison, j'avais toujours un repas de prêt. On mettait tout en commun. Je vis de ce que la communauté peut avoir», souligne Mme Jetté.

Elle n'a jamais eu à subir elle-même le stress vécu par bon nombre d'assistés sociaux qui peinent à subvenir à leurs besoins de base et souffrent d'isolement. «Je n'ai pas d'inquiétude à me demander si je pourrai acheter des médicaments, être en convalescence. L'entraide et le soutien humain sont très présents en communauté. Les coups durs sont plus facilement absorbés», poursuit la religieuse, bien consciente que la forme d'engagement social qui est la sienne s'éclipsera avec sa génération.

Ce constat ne l'attriste pas pour autant. «Pour moi, cette forme d'engagement a encore un sens. Mais peut-être qu'elle n'a pas à se poursuivre. Les valeurs de justice, de solidarité, de dignité et d'humanité qui nous animent sont actuellement portées par différents mouvements dans la société, tels ceux des femmes ou de l'éducation populaire», fait valoir la porte-parole du Front commun des personnes assistées sociales. Elle «fait Église» aujourd'hui avec des gens de différentes croyances ou avec des athées qui pensent tout simplement qu'un «monde vivant, un monde de la dignité est possible».



Une sereine colère

Est-ce dû à l'âge ou à son statut de religieuse, toujours est-il que la dame s'exprime avec une certaine sérénité, même lorsqu'elle critique vigoureusement l'attitude du gouvernement à l'égard des assistés sociaux. «Prétendre que l'on motive les gens à retourner sur le marché du travail en les mettant dans une situation de stress, sans savoir s'ils pourront manger demain, s'ils pourront payer leur logement ou les effets scolaires de leurs enfants, prétendre les aider en les maintenant dans une profonde insécurité, c'est d'une hypocrisie inqualifiable», lance-t-elle d'un ton presque égal.

Le discours gouvernemental voulant que l'aide sociale soit une mesure de dernier recours l'irrite: «Cela veut dire qu'on considère les personnes assistées sociales comme étant rendues à la dernière étape de leur vie, aux soins palliatifs. On les met dans un contexte invivable en prétendant leur donner comme porte de sortie le travail. Soit le gouvernement est malhonnête intellectuellement, soit il a comme projet clair d'exclure des gens de la société.

Là où d'autres s'enflammeraient au point de se consumer en défendant cette cause guère populaire sur la place publique, Nicole Jetté s'y attelle avec calme. «Je cherche un certain équilibre. M'enrager contre des situations m'amènerait à une attitude de réactions. J'essaie de voir comment être en solidarité avec les personnes "emprisonnées" sans pour autant être contre les responsables de leur malheur», ajoute la religieuse, avouant qu'elle n'était peut-être pas aussi philosophe il y a 20 ou 30 ans.

Si elle dénonce les contradictions de l'État, la militante est cependant bien consciente que l'organisation à laquelle elle appartient, l'Église catholique, a aussi les siennes. Féministe, elle n'accepte pas la place restreinte faite aux femmes dans l'Église et cite avec amertume l'histoire de sa mère à qui un curé avait refusé l'absolution parce qu'elle n'était pas encore enceinte un an après la naissance d'un de ses enfants.

Nicole Jetté a cependant choisi d'autres batailles et se contente d'exprimer sa solidarité avec ses consoeurs qui luttent au sein de l'Église. Elle ne renie pas pour autant ses convictions: «Lorsque je vais mourir, je ne suis pas certaine qu'un prêtre va célébrer la messe. Je veux qu'au moment de ma mort, ce qui sera fait puisse l'être autant par une femme que par un homme. J'estime que l'exclusion des femmes est inacceptable.»
3 commentaires
  • Claude L'Heureux - Abonné 29 octobre 2007 16 h 40

    Quel force!

    Dans un monde d'individualisme forcené je demeure béat d'admiration et madame Jetté n'élève même pas la voie!

    Claude L'Heureux, Québec

  • Réjeanne Martin - Abonnée 29 octobre 2007 16 h 48

    Merci à Nicole! mais heureusement elle n'est pas la seule !

    Des religieux engagés socialement, notamment des religieuses parce que nous sommes plus nombreuses, il y en a plein... A ce sujet, il faudrait peut-être visiter les «site web» des diverses congrégations... Les religieux et les religieuses sont enracinés dans le travail discret, silencieux même. Et Les congrégations religieuses le sont davantage depuis que l'État leur a signifié qu'il était capable de prendre lui-même en charge l"éducation, les hôpitaux, les maisons carcérales, et quoi encore! Si seulement les gens savaient... Mais là, n'est pas notre souci. Des organismes communautaires peuvent en témoigner...

    Soutenir, comme Nicole le fait merveilleusement, des catégories diverses de personnes démunies, les communautés religieuses y consacrent encore des énergies humaines et financières.

    Merci pour cet article. C'est réconfortant! Enfin, je crois que les religieux et religieuses, en voie de disparition, peuvent disparaître en toute sérénité et espérance, car ce qu'elles sont et ont semé VIT à travers tous les organismes communautaires.

    Merci aux consoeurs et confrères laïques qui continuent notre marche... de libération!

  • Chrystyan Jacques - Inscrit 30 octobre 2007 09 h 52

    Merci Nicole de soutenir les personnes vivant de la pauvreté et les défendres!

    Mme Jetté est une mélitante acharnée et pleine de conviction. Elle soutient une cause avec beaucoup d'amour et sans compter son temps. Elle travaille pour que les personnes démunies, vivant de la pauvreté, sans logis et qui vivent de la misère, qu'ils aillent une vie plus décents avec dignité.

    Le FCPASQ à une bonne porte-parole. On ne pouvait pas trouver de mieux. On a la MEILLIEURE! Et tout les groupes qui font partie du FCPASQ sont derrière elle et on la soutient et nous travaillons ensembles pour défendre leurs droits!

    Par exemple: une plein indexation égale inapte aux travaille que ceux apte au travaille, un VRAI barème plancher pour les besoins essentielles. Nous menons des combats pour que les personnes vivant de la pauvreté aillent une vie plus décents, un logement convenable.

    Nous, Regroupement d'Entraide des Personnes Assistées Sociale de Rouyn-Noranda(R.E.P.A.S.-R.-N.), faisons partie du Front Commun des Personnes Assistées Sociales du Québec(FCPASQ) depuis 1977.

    Continuez Mme Jetté de soutenir les personnes qui ont et vous avez beaucoup de monde qui travaille avec vous et vous soutiennent.

    Chrystyan Jacques
    Agent de bureau, R.E.P.A.S. de R.-N.