Mohamed Arkoun - Une histoire oblitérée

La pensée islamique est sous-tendue par diverses forces. Aussi, pour rendre compte de sa complexité, plutôt que de l'explorer par le biais d'une perspective intrinsèquement linéaire, Mohamed Arkoun propose de l'investir à partir d'une islamologie appliquée. Le penseur et professeur émérite d'histoire de la pensée islamique à la Sorbonne est le grand invité de cette 7e édition du Festival du monde arabe de Montréal.

Quand il est question de la pensée islamique, une pensée composée des productions des divers pays musulmans, et ce, quelle que soit leur langue (arabe, perse, turque, indonésienne, ourdou etc.), les dérives idéologiques foisonnent. Pour les contrecarrer, Mohamed Arkoun propose de soumettre le fait islamique à une islamologie appliquée, c'est-à-dire aux interrogations critiques des sciences de l'homme et de la société à partir de la posture épistémologique du chercheur-penseur — et non du penseur-chercheur.

«Cette méthode a des vertus éducatives que j'ai vérifiées depuis plus de 30 ans avec les auditoires les plus divers. Je donne un seul exemple: les usages que les présidents Bush père et fils ainsi que le président F. Mitterrand ont fait du concept de "guerre juste", et ceux que font les islamistes du terme "djihad". Très instructif pour tous et surtout très efficace pour dépassionner les débats et les maintenir dans le cadre de la pensée réfléchie et libératrice.»

Diabolisation mutuelle

Deux faits historiques ont structuré les débats contemporains. Il s'agit, d'une part, des luttes nationalistes entreprises contre les dominations coloniales dans les années 1950 et, d'autre part, de l'immense chantier de construction des États, de la nation et des sociétés civiles amorcé à leur terme, soit les indépendances.

Ce lourd travail a entraîné pour chaque partie, soit l'Occident et l'islam, l'élaboration d'un discours identitaire fort afin d'asseoir sa suprématie idéologique aux dépens du second. «Je prends en charge ces deux appellations pour montrer comment les protagonistes des guerres successives conduites depuis 1945 ont transformé ces deux grandes sphères géohistoriques, géoculturelles et géopolitiques en puissants pôles idéologiques qui s'excluent mutuellement à l'aide de représentations imaginaires négatives et diabolisantes.»

Si les idéologies s'opposent, elles empruntent toutefois le même type de manoeuvre, soit le rejet de l'autre dans une catégorie ennemie, et orientent les échanges sur des voies de traverse artificielles basées sur l'ignorance des uns sur les autres. Or, ce sont là des replis identitaires qui se rebellent contre toute autocritique sous couvert de «civilisations» et «cultures». «Le durcissement des ripostes nationalistes de l'ensemble irano-turco-arabo-musulman» répond aux desseins de contrôle géopolitique émanant de l'Occident depuis 1945.

«L'islamologie appliquée dévoile les manipulations idéologiques dans les deux camps en conflit latent ou chaud en insistant sur l'enchevêtrement des causes et des effets et sur les conditionnements dialectiques des évolutions historiques des sociétés concernées.» L'ouvrage Critique de la raison islamique de Mohamed Arkoun tend précisément à déconstruire cette mytho-idéologie de la pensée nationaliste et fondamentaliste.

Censure de la pensée critique

Cette posture idéologique est nourrie également par le discours occidental qui tend à opposer systématiquement l'islam et la modernité, sans tenir compte du contexte dans lequel la modernité a été importée, soit celui d'une Europe coloniale. Les conditions socioculturelles et politiques pourtant révélatrices des phénomènes d'adoption ou de rejet à son égard ne sont pas remises en question.

En outre, souligne Mohamed Arkoun, «la réforme subversive remettant en cause le magistère doctrinal à la manière de Luther pour le catholicisme ne peut être à l'ordre du jour tant que l'exercice libre de la pensée critique sera censuré, réprimé par les forces d'en haut (les régimes en place) et celles d'en bas (les mouvements islamistes de toutes obédiences) dans tous les contextes dits islamiques d'aujourd'hui. Cela veut dire qu'il y a des cadres sociaux et des chercheurs-penseurs capables de conduire et soutenir ce travail subversif positif, constructif et libérateur; mais la subversion par la terreur arrête et détruit tout; une terreur dont il faut répéter qu'elle est une réponse dialectique à la violence structurelle en acte dans le chaos mondial généré par les forces visibles et invisibles depuis 1945».

Par-delà les solidarités politiques

L'engagement idéologique exigé de chaque citoyen dans les luttes de libération constitue une difficulté supplémentaire pour l'intellectuel, qui doit adopter une objectivité sans faille. «Une des responsabilités de l'intellectuel critique est de bien distinguer la solidarité historique qu'impose l'appartenance à une patrie, l'engagement politique dans un parti plutôt qu'un autre, l'élucidation des intérêts spirituels de la religion, le respect inconditionnel des droits de la personne humaine par-delà toutes les obligations qu'imposent les solidarités politiques et nationales.»

Le manque d'attention accordée à la genèse historique des situations vécues par «les sociétés travaillées par le fait islamique» constitue l'une des grandes faiblesses de la production intellectuelle. Pour sa part, Mohamed Arkoun poursuit ce combat qui se range sous la bannière de l'humanisme. Nombreux sont ceux qui sont en chemin.

«Dans le vacarme actuel des destructions et des tueries terroristes ou "légales" et "justifiées" par la civilisation la plus avancée, je défends avec entêtement et lucidité l'idée que, dans le contexte islamique des grands centres urbains de Bagdad, Ispahan, Rayy [actuelle Téhéran], Damas, Le Caire et Cordoue, des intellectuels ont défendu et essayé de vivre un humanisme attentif à la fois à l'expérience philosophique de la pensée grecque et à l'expérience humaine du divin dans le cadre de la tradition prophétique.»

Percevoir le conditionnement idéologique

Tenter d'imaginer ce que serait la pensée islamique vierge de toute entreprise impérialiste pourrait être grisant, mais totalement inutile. L'attention doit se porter au contraire sur l'ensemble des processus qui ont mené, sous le joug d'une mytho-idéologie, à la construction de cet imaginaire social monolithique aux dépens des mémoires collectives.

Autrement dit, sous prétexte de libération, de nouveaux types d'aliénation ont été mis en place par les nouveaux États aux mains de «chefs historiques», de meneurs et de partis uniques, tandis que l'impérialisme occidental délaissait son uniforme de colonialisme, mais seulement pour mieux revêtir de nouveaux atours. «Ce travail de conditionnement idéologique des masses est responsable de la dislocation de l'islam en tant qu'expérience spirituelle du divin, exigence éthique, cadre de créativité culturelle et éthos collectif émancipateur.»

Pour renverser ce travail d'oblitération de l'histoire, tous ses pans doivent être mis en lumière, dont le fait colonialiste et les politiques impérialistes, et ce, tant des points de vue historique que sociologique, culturel et religieux. Il s'agit, comme le souligne Mohamed Arkoun, d'ouvrir des horizons de sens et d'espérance à nos générations égarées dans les impasses d'une ignorance institutionnalisée.

Collaboratrice du Devoir