Islam, Arabes et musulmans - Des synonymes qui n'en sont pas

L’Hajj — la fête musulmane du pèlerinage qui est obligatoire une fois dans sa vie pour qui en a les moyens — se déroule à La Mecque.
Photo: Agence Reuters L’Hajj — la fête musulmane du pèlerinage qui est obligatoire une fois dans sa vie pour qui en a les moyens — se déroule à La Mecque.

Arabe et musulman. Trop souvent, ces termes sont considérés comme interchangeables dans le discours populaire nord-américain. En raison d'une méconnaissance évidente des paramètres de l'islam et de l'ethnicité arabe, la confusion persiste. Le titulaire de la chaire Islam, pluralisme et «globalisation» de l'Université de Montréal, Patrice Brodeur, explique le quiproquo terminologique.

Il y a d'abord une raison historique. «C'est parmi les Arabes que s'est développé l'islam», note Patrice Brodeur. Toutefois, il souligne que, très rapidement, des gens provenant d'autres religions se sont convertis à l'islam. «Même que, dès le début, on sait maintenant que ce n'était pas exclusivement arabe. Des juifs se sont convertis à l'islam et il y a eu quelques chrétiens et des personnes d'origine africaine. Mais c'est vrai que, dans les premières décennies, c'était effectivement des Arabes.»

Luttes ethniques

En jetant un coup d'oeil aux premiers balbutiements de la religion, on se rend rapidement compte qu'il y a déjà, dès le IIe siècle, des conflits interethniques au sein de l'islam. «Les développements sont très tendus. Il y a même des conflits qui émergent entre personnes d'origines ethniques autres qu'arabe, converties à l'islam depuis plus qu'une génération. Elles veulent justement être traitées sur un pied d'égalité, mais ils arrivent difficilement à accéder au pouvoir politique.»

Au sein du monde musulman, une sorte de ségrégation ethnique était alors pratiquée. Les Arabes musulmans détenaient plus de privilèges que les Malawi, c'est-à-dire les musulmans non arabes. Les trois périodes importantes du début — celles des premiers califes (632-661), des Omeyyades (661-750) et des Abbassides (750-1258) — sont teintées par l'hégémonie arabe.

L'islam d'aujourd'hui a préservé plusieurs éléments de ce passé arabe. La prière est toujours orientée vers La Mecque, capitale religieuse de l'islam et berceau du prophète Mahomet. «Il y a une orientation vers les débuts géographiques», note M. Brodeur. La ville interdite aux non-musulmans est située dans l'actuelle Arabie Saoudite, ce qui n'est pas sans renforcer le lien entre l'ethnicité arabe et l'islam.

Symbolique géographique

L'Hajj — la fête musulmane du pèlerinage qui est obligatoire une fois dans sa vie pour qui en a les moyens — se déroule également à La Mecque. «Il y a là une symbolique géographique très forte qui dénote le fait que l'Arabie est toujours le centre» de la religion, indique le spécialiste. Notons également que le Coran a été écrit en arabe, privilégiant du même coup ceux qui le comprenaient. L'impact fut notable sur le «leadership politique de la communauté islamique».

Autre facteur à considérer: les cartes géographiques qui dépeignent le monde selon les grandes religions. «Quand on regarde l'une de ces cartes, 99 % des populations qui sont présentées comme étant à 100 % musulmanes se retrouvent dans les pays arabes.»

Il y aurait là une certaine distorsion de la réalité. «Le problème, par exemple, c'est que dans le nord de l'Afrique, du Maroc jusqu'en Égypte, vous avez l'impression, en regardant l'une de ces cartes, que la plus grande concentration se trouve là. Pourtant, une partie considérable de ces pays est constituée du désert du Sahara.»

Selon lui, «on peut être visuellement et inconsciemment influencé par ces cartes du monde» où la superficie l'emporte sur la densité. Il rappelle alors que la plus forte concentration de musulmans se trouve en fait à Java, une île d'à peine 132 000 km2 où l'on retrouve plus de 800 habitants au km2.

Perception erronée

Toujours est-il qu'aujourd'hui encore, pour plusieurs, les frontières qui séparent l'islam de l'ethnicité arabe restent floues. Selon M. Brodeur, cela vient aussi de la façon dont s'est faite, au cours du XXe siècle, «l'exportation d'un islam plus rigide», le wahhabisme — mouvement musulman puritain.

«L'influence du wahhabisme saoudien» soutenu par l'argent du pétrole «a permis de disperser une interprétation islamiste de l'islam. Beaucoup d'imams ont été envoyés dans plusieurs mosquées un peu partout en Occident. Ethniquement parlant, ces imams sont presque exclusivement des Arabes», explique-t-il.

En ce sens, Patrice Brodeur indique qu'il y a un lien évident entre «le pouvoir économique lié au pétrole et l'ethnicité arabe, dont la grande majorité sont musulmans». Résultat: cela donne l'impression que l'islam n'est qu'arabe. Mais en fait, il n'en est rien. «Plus ou moins 80 % des musulmans ne sont pas arabes», estime M. Brodeur. En fait, avec près de 170 millions de croyants — 87 % de sa population —, c'est l'Indonésie qui est le premier pays musulman au monde.

Islamophobie ou arabophobie ?

«Étant donné que les gens font un lien direct entre l'islam et les Arabes, l'islamophobie qui se propage aujourd'hui en Occident met un poids démesuré sur les Arabes.» Mais ce poids serait dispersé encore plus largement à tous ceux qui ont un nom à consonance arabe. C'est le cas de certains noms iraniens, pakistanais ou indonésiens, par exemple. «Eux aussi en ressentent les contrecoups.»

De toute évidence, la source du problème provient de la méconnaissance et des stéréotypes qu'entretiennent les Occidentaux à l'égard de l'islam, «comme s'ils voulaient toujours réduire l'islam au monde arabe».

Si, en effet, les deux concepts ne peuvent être considérés comme interchangeables, il ne faut pas pour autant occulter l'importance de l'islam dans la culture arabe. «Depuis plus de 1000 ans, la majorité des Arabes sont musulmans. Évidemment, cela a teinté leur culture. Même les Arabes chrétiens ou les Juifs marocains sont imprégnés de valeurs ou d'aspects qui proviennent directement de la culture islamique.»

Collaborateur du Devoir