Bilan du Sommet de Johannesburg - La grande rupture

Le Sommet de Johannesburg sur le développement durable a consommé une rupture importante entre la classe politique internationale, principalement onusienne, et plusieurs des grands groupes écologistes internationaux, qui ont l'impression qu'on a récupéré leur discours à des fins humanitaires, louables certes, parfois apparentées, mais aussi parfois opposées aux objectifs de la protection de l'environnement et de la démocratie de participation.

La profondeur de la déception engendrée par ce sommet chez plusieurs leaders environnementaux va en inciter plusieurs à revoir les alliances et les stratégies au cours de la prochaine décennie. Déjà, plusieurs groupes, imitant en cela plusieurs pays en voie de développement, remettent en question jusqu'à l'idée de ces grands sommets, trop dominés par les grandes forces politiques et, partant, assujettis à la règle du plus bas dénominateur commun.

Paradoxalement, plusieurs négociateurs de grands pays ou d'alliances économiques, déprimés au départ, criaient victoire à la fin car les acquis, aussi maigres soient-ils, dépassaient réellement leurs attentes initiales. Les écologistes se retrouvaient dans la situation inverse: ils souhaitaient un sommet qui dépasserait celui de Rio par la rigueur des analyses et des engagements. Ils ont été les grands perdants de ce sommet dont on ne peut quand même pas dire qu'il ait été inutile. Loin de là, malgré la difficulté pour certains d'en convenir.

Peu d'engagements

Des cinq grands thèmes retenus par la direction onusienne, l'eau, l'énergie et la biodiversité recelaient de réels enjeux environnementaux. Mais de véritables engagements assortis d'échéanciers précis — l'objectif premier de Johannesburg —, la communauté internationale n'en a adopté que sur la question de l'eau. Le Sommet s'est contenté d'objectifs généreux mais généraux en matière d'énergie, évitant de fixer le pourcentage d'énergies renouvelables nouvelles que la planète devrait utiliser à une date butoir précise. En matière de biodiversité, on s'est donné comme objectif de rétablir d'ici 2015 un taux d'«exploitation maximale» des stocks de poissons, ce qui est différent de leur restauration initialement ciblée. De plus, on s'est contenté de viser d'ici 2010 une «réduction significative», une expression floue à souhait, du taux de perte de la diversité biologique.

À Rio, le débat sur l'eau n'avait pas progressé beaucoup. Mais on avait au moins affirmé que l'accès à cette ressource constituait un droit, ce que Johannesburg n'a pas réitéré. Mais, conformément aux objectifs humanitaires de la Déclaration du millénaire, on a convenu de donner accès à de l'eau potable d'ici 2015 à la moitié des 1,1 milliard de personnes qui en sont privées et à la moitié des 2,4 milliards qui n'ont pas accès à des services sanitaires pour l'élimination des eaux usées.

Aux écologistes qui voient dans cet objectif un détournement à des fins humanitaire de la dimension environnementale de l'eau, il faut rappeler que, partout dans le monde, les premières mesures environnementales des années 70 ont précisément ciblé la fourniture d'eau vraiment potable et l'assainissement des eaux usées. La problématique environnementale a démarré par là au Canada, en Europe et aux États-Unis. Pourquoi les pays en voie de développement ne pourraient-ils emprunter la même voie? Lorsque cette sécurité «environnementale» a été assurée chez nous, on est passé à la vitesse supérieure, soit à la qualité de l'air, à la protection des espèces vivantes et à l'intégrité des écosystèmes.

Mais le bât blesse à deux endroits dans ce nouveau front sur l'eau parce que le Sommet a convenu, d'une part, de laisser une moitié de l'humanité sans eau et sans services sanitaires, ce qui n'est pas sans poser un problème moral épineux, mais aussi, d'autre part, parce qu'on a ouvert la porte à la marchandisation de cette eau dans les pays les plus démunis de la terre.

L'Afrique du Sud, pays hôte du Sommet, a été confrontée tout l'été aux séquelles des privatisations que le régime noir de l'ANC privilégie pour faire patte blanche devant les économies occidentales. À Soweto, on achète un crédit d'eau et la clef programmée refuse d'ouvrir le robinet quand le crédit est épuisé! Comme pour le téléphone cellulaire, sauf que l'eau est essentielle à la vie. Ces manifestations à répétition des assoiffés préfigurent-elles de véritables luttes de classe pour l'accès à cette denrée aussi essentielle à la vie que l'air...

Globalement, les écologistes et une grande partie de l'opinion internationale s'attendaient à ce que le Sommet de Johannesburg prolonge celui de Rio.

Mais pour y arriver, il fallait inscrire minimalement trois thèmes centraux au programme: l'énergie, les transports et la forêt. L'énergie a finalement été retenue comme thème, mais la table de négociation s'est effondrée devant le blocage orchestré par l'OPEP, les États-Unis et certains pays en voie de développement qui voulaient pouvoir utiliser à volonté le pétrole d'ici à ce que le protocole de Kyoto s'applique à eux. Pour aller plus loin dans la lutte aux changements climatiques, un véritable sommet aurait ciblé le développement durable des villes — on y trouvera la quasi-totalité de la population mondiale d'ici 25 ans — et aurait lancé un véritable protocole sur les transports, sous l'autorité de la Convention sur le climat, en définissant des objectifs de réduction des parcs automobiles, d'essor des transports en commun et de planification urbaine intégrée. Visiblement, personne ne voulait, parmi les grands de ce monde, aller de ce côté, ce qui en dit long sur leur vision du développement durable en milieu urbain.

La forêt

Mais par-dessus tout, il aurait fallu réorienter le débat sur les forêts, surtout sur les forêts «primaires», soit celles qui n'ont jamais été coupées, comme la forêt boréale. L'avenir de ces forêts et leurs règles d'exploitation sont pourtant fondamentales pour les trois conventions créées à Rio! En effet, leur coupe accélérée accentue le réchauffement du climat en libérant des millions de tonnes de carbone. Le sort des espèces menacées est irrémédiablement lié au sort des grandes forêts primaires, autant tropicales que nordiques. Et on comprend que leur recul va de pair avec l'avancée de la désertification.

Pourtant, l'impasse d'une décennie de pourparlers sur la forêt aurait dû devenir un enjeu de Johannesburg. Mais comme les grands pays producteurs, tel le Canada, veulent désormais une convention commerciale sur les forêts, ils refusent tout débat qui placerait leur exploitation sous les règles environnementales de la Convention sur la biodiversité... Johannesburg aurait pu débattre de cette déviation à saveur commerçante, qui risque de coûter leur existence à plusieurs cheptels animaux, sinon à des espèces au cours de la prochaine décennie.

Les grands groupes écologistes ont décidé de participer au Sommet de Johannesburg même si celui-ci escamotait ces enjeux fondamentaux parce qu'ils croyaient marquer des points importants au moins en matière de biodiversité, d'énergie, voire même dans le dossier de l'agriculture dont les impacts négatifs ont été finalement occultés, eux aussi, au profit d'une logique d'ouverture des marchés... Ils constatent aujourd'hui que le régime minceur concocté par l'ONU avait été préparé avant tout pour les tenants de la logique des marchés, désormais définie comme compatible avec le développement durable, alors que l'Agenda 21 de Rio demandait explicitement de subordonner l'économie et les marchés aux priorités sociales et environnementales.

Ceux qui qualifient ces sommets d'échecs ou de succès passent à côté de la véritable question: ces grands moments de la diplomatie multilatérale sont d'abord le reflet d'un rapport de force à un moment donné de l'histoire humaine et politique. Les écologistes doivent désormais constater que l'état-major onusien et les grandes forces internationales, comme la plupart des gouvernementaux locaux en général, adorent récupérer le discours environnemental à condition qu'on ne leur passe aucune commande précise, susceptible de déranger qui que ce soit, et en particulier les acteurs économiques. Sauf peut-être s'il y a urgence, comme dans le dossier des changements climatiques, mais encore là, il s'en trouve pour juger la cadence trop rapide.

Des sommets fort utiles, en réalité, pour prendre la juste mesure des gouvernements. À tous les niveaux.