Quand l'air menace l'eau d'une tourbière

Des citoyens de la région de Québec se battent depuis des dizaines d'années pour préserver la Grande plée bleue, une importante tourbière située dans la ville de Lévis. Une partie de leurs efforts seront couronnés de succès prochainement car il est désormais de notoriété publique que le ministre du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs, Thomas Mulcair, s'apprête à lui conférer le statut de réserve écologique, le plus exigeant de tous nos statuts de protection puisqu'il interdit jusqu'à l'accès du lieu à quiconque sans autorisation gouvernementale.

Mais une autre menace se pointe, moins connue, qui a fait bondir une de nos grandes biologistes, Mme Gisèle Lamoureux. Cette dernière vient d'adresser au ministre une sérieuse mise en garde sur l'aspect le plus faible des politiques de protection du Québec et aussi du gouvernement canadien. En effet, le ministère de M. Mulcair est saisi d'une demande d'autorisation d'un producteur porcin qui veut s'établir à proximité de cette grande tourbière ombrothophe, c'est-à-dire une tourbière dont les apports en eau se limitent strictement à ceux de la pluie. De prime abord, on serait porté à croire qu'un tel milieu, préservé des contaminations possibles de surface ou souterraines, serait finalement propice à des activités humaines. Mais on peut se demander ce que ferait là une porcherie dans ce qu'il faudrait plutôt définir comme une zone tampon.

Mais selon l'éminente biologiste, qui fait partie de ce que j'appellerais l'«école Fleurbec» en raison de ses incontournables livres de vulgarisation sur la flore québécoise, «juxtaposer une zone d'élevage porcin intensif à la Grande plée bleue menace grandement cette tourbière. Non pas par les eaux de ruissellement en provenance des sols où il y a épandage, car il s'agit d'une tourbière alimentée par les pluies. Mais par ce qui se passe dans l'air. D'après les données déposées aux audiences du BAPE sur l'industrie porcine, "l'air odorant" qui se dégage du lisier contient environ 168 composés chimiques, dont plusieurs causent des allergies et de l'asthme. Une composante libérée en grande quantité dans l'air par les lisiers, c'est l'azote ammoniacal (NH3), à l'odeur irritante. Très soluble dans l'eau, il retombe au sol lors de précipitations. Et il est des plus menaçants pour la tourbière. Cet apport additionnel d'azote enrichit l'eau et le sol, ce qui modifie complètement l'équilibre de l'écosystème et entraîne le dépérissement des sphaignes, tel que ce fut observé déjà en Angleterre et en Hollande».

À la valeur écologique exceptionnelle de ce milieu s'en ajoute une autre, au plan social. Cette tourbière, comme beaucoup d'autres ailleurs dans le Québec méridional, constitue une réserve d'eau potable de très haute qualité, dont les villes pourraient avoir besoin dans un avenir pas très lointain dans un contexte de réchauffement du climat. Les sphaignes de cette tourbière peuvent retenir jusqu'à 25 fois leur poids en eau, ce qui explique l'importance des réserves en cause, qui alimentent les eaux de surface et souterraines des territoires voisins.

Une faille

Pour la biologiste, les élus provinciaux et locaux qui favorisent l'installation d'une porcherie industrielle aux abords d'une réserve écologique menacent un patrimoine aquatique et écologique, ce qui pourrait leur réserver une place privilégiée devant le tribunal de l'histoire. Mais le propos de l'éminente biologiste pointe indirectement en direction de la principale faille de nos politiques de conservation, soit l'absence de zone tampon autour de nos zones de conservation, qu'il s'agisse de parcs nationaux ou fédéraux, de refuges fauniques ou de réserves de toute sorte. Le projet immobilier envisagé au parc d'Orford ne devrait même pas être installé à sa périphérie immédiate, mais allégé pour être compatible avec une véritable zone tampon digne de ce nom. Les tourbières de Lanoraie, aussi immenses qu'inconnues aux portes de Montréal, sont saignées en périphérie et affectées par toute sorte d'activités et pressions qui les menacent et que Québec devrait contrôler. Les tourbières de la baie de Missisquoi ou de Saint-Anicet sont elles aussi menacées par différentes activités agricoles et autres qui justifieraient non seulement leur protection, mais aussi l'établissement d'un périmètre de sécurité tout autour, une véritable zone tampon.

Il y a quelques années, un rapport fédéral, qui faisait le point sur l'incapacité des parcs à protéger les espèces qu'on voulait y protéger, associait deux causes à cette détérioration de nos plus précieux écosystèmes et de leurs espèces vivantes: l'absence de zone tampon et l'absence de liens — de «corridors» — entre ces milieux, qui permettraient aux cheptels de ne pas se retrouver emprisonnés dans nos parcs, réserves ou refuges. Cette logique, qui commande un contrôle des pressions fortes, exige aussi — et là en priorité absolue — d'éviter d'autoriser les menaces à l'intérieur de nos milieux de conservation, comme à Orford, ou par la transformation de la route 175 en autoroute, ce qui couperait en deux la réserve des Laurentides à la façon d'un mur de Berlin biologique!

La même logique de conservation devrait aussi inciter Québec et, à plus court terme, la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM), à procéder à son inventaire des milieux humides d'une manière bien différente de celles utilisées par Laval et Longueuil. Les deux inventaires auxquels ont procédé ces villes sont fortement contestés. L'urgence de procéder et de ne pas gaspiller l'argent des contribuables impose de ne pas réaliser à répétition des inventaires peu crédibles jusqu'à ce que les autorités gouvernementales obtiennent des études de complaisance, dont elles pourront s'autoriser pour développer la plupart des milieux humides au lieu de les protéger, ce qui apparaît présentement comme le but premier de ces exercices.

C'est d'un véritable débat public éclairé, sous la direction d'autorités scientifiques indépendantes, que doit sortir la liste des critères qui vont permettre de classer par ordre d'importance ces milieux, de définir les priorités de conservation et les critères scientifiques qui doivent présider au découpage des zones tampons et à la définition des activités qui y seront permises. Les Bouchard, Lamoureux, Francoeur, Brisson, etc., feraient ici un travail au-dessus de tout soupçon, qui protégerait nos politiques de conservation du magouillage et du maquignonnage dans lequel ces opérations vont inévitablement sombrer au cours des prochaines années, quand viendra le temps d'appliquer la prochaine politique de protection des milieux humides. Sans un consensus scientifique blindé sur cette grille d'identification et de classement de nos futurs milieux humides et de leurs éventuelles zones tampons, la prochaine politique de M. Mulcair pourrait bien n'être qu'une forteresse de roseaux.
- Lecture: Baleines et phoques, biologie et écologie, par Pierre-Henri Fontaine, Éditions Multimondes, 432 pages. Je fouille dans cette réédition depuis sa sortie en juillet et elle m'a fourni depuis matière à des dîners-lecture fascinants. On y trouve une remise à jour, particulièrement bien vulgarisée, d'une littérature scientifique aussi grosse que les cétacés et qui gonfle d'une année à l'autre, comme une grenouille qui voudrait leur ressembler. La signature de ce texte porte à l'évidence la marque de l'ancien enseignant et de sa passion pour les baleines. Ce livre, qui contient 475 planches couleur, dont plusieurs de grande valeur historique, sera apprécié autant par les néophytes qui veulent s'initier à ce monde étrange que par les férus de sciences biologiques. Notons au passage qu'il est particulièrement facile à lire et à consulter grâce à sa reliure en spirale, ce qui en fait un bon de compagnon de voyage.