Fumier: les agronomes refusent de jouer le jeu de Québec

L'Ordre des agronomes du Québec (OAQ) a lancé un véritable pavé dans la mare en avisant Québec qu'il pourrait recommander à ses membres «de ne pas signer» les attestations destinées à certifier l'innocuité environnementale des amas de fumiers aux champs.

Dans son mémoire au ministre du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs (MDDEP) Thomas Mulcair, qui propose d'alléger certaines normes applicables aux exploitations agricoles, l'OAQ met clairement le gouvernement en face de ses responsabilités: «Il est clair, écrit l'Ordre, que, dans la mesure où le législateur autorise le stockage en amas au champ, il se doit également d'accepter les risques possibles d'écoulement de ces amas vers les eaux de surface. Aussi, il est inacceptable d'exiger, d'autant plus dans un contexte réglementaire, qu'un agronome engage sa responsabilité professionnelle en signant une attestation à l'effet qu'un projet de stockage respecte une telle disposition», c'est-à-dire en certifiant que ces amas de fumier ne contamineront pas les eaux de surface.

La réglementation actuelle, adoptée l'an dernier par le gouvernement Charest dans une logique de développement durable et de protection des eaux souterraines et de surface, prévoit que la pratique des amas de fumier au champ deviendra illégale à compter de samedi prochain, 1er octobre. À la suite d'intenses pressions du milieu agricole et de ses puissants alliés au Secrétariat du Conseil exécutif, Québec a décidé d'autoriser la poursuite du stockage au champ à condition que les tas de fumier ne contiennent pas plus de 3,2 tonnes de phosphore, soit à peu près la production annuelle d'une cinquantaine de vaches, et que le lixiviat n'atteigne pas les eaux de surface. On n'interdirait pas la contamination des eaux souterraines sous les amas laissés en plein air, sous la pluie.

Pour l'Ordre des agronomes, l'obligation de résultat que Québec exige — soit de ne pas contaminer les cours d'eau — constitue une exigence déraisonnable parce que la science ne fournit aucune garantie sur cette question, au demeurant peu étudiée. Un comité est d'ailleurs en train d'évaluer les impacts potentiel de cette technique mais l'OAQ estime qu'il faudrait beaucoup plus de projets-pilote, suivis sur une plus longue période, pour qu'on puisse déterminer avec rigueur si cette pratique est sans impact sur l'environnement et à quelles conditions.

«À défaut de retirer cette exigence d'obligation de résultat du projet de règlement, écrit l'ordre professionnel, qu'il soit question d'une attestation ou d'une recommandation, l'OAQ pourrait recommander à ses membres de ne pas signer de tels document», précise le mémoire.

L'OAQ évoque toutefois un compromis: on pourrait demander à un agronome de produire une recommandation mais sans obligation de résultat. Le professionnel aurait donc droit de se tromper sans risques personnels. Mais d'ici à ce que la science ait accouché de conclusions fermes dans ce débat, l'Ordre s'oppose même à ce qu'on exige des recommandations à ces membres, ce qui pourrait les placer en situation de recommander des pratiques éventuellement déclarées dommageables à l'environnement.