La traditionnelle veillée d'armes de l'ouverture de la chasse aux canards

Avant d'être sacré chevalier, le futur défenseur de la veuve et de l'orphelin s'astreignait à une veillée d'armes, un moment de réflexion qui traduisait l'importance du passage à venir. Avec le temps, la veillée d'armes est devenue un moment unique de repli sur soi, précédant les grandes batailles et pendant lequel on pouvait voir le soleil pour la dernière fois... S'il y a peu d'équivalents guerriers de ce type aujourd'hui, le rituel de l'envahissement des marais et des milieux humides par les sauvaginiers, qui commencera la nuit prochaine sur les grands plans d'eau du sud du Québec, demeure un des rites de passage et du temps — l'automne ne commence pas le 21 septembre mais à l'«ouverture du canard», le 24 ou le 25 septembre! — les plus impressionnants qui soient. Aussi, pour bien des jeunes, ce sera le moment de l'entrée dans la confrérie des chasseurs adultes, un rite de passage comme il ne s'en fait plus.

À compter de 21h ce soir, ils seront des milliers à filer avec armes, bateaux, moteurs, équipement de camouflage, chiens et bagages vers les caches, fixes ou flottantes, aménagées depuis quelques semaines dans les marais. Les sites de chasse ont été retenus en plantant une gaule surmontée d'une affiche dans le marais encore noyé au printemps pour bien indiquer à tous le nom de la personne qui occupera le territoire à l'automne. La plupart des chasseurs respectent cette loi non écrite. Très souvent, ces emplacements sont de véritables trésors de famille, qu'on se transmet de génération en génération. Malheur à celui qui ne respecte pas cet ordre immuable des choses, ce qui pourrait déclencher une autre guerre de 100 ans!

Tout au long de la prochaine nuit, les chasseurs vont s'installer dans leurs embarcations camouflées — les chasseuses — ou dans leurs caches fixes en tentant de fermer l'oeil durant les dernières heures de répit avant que les premières lueurs de l'aube ne transportent le sifflement d'un vol furtif de sarcelles, 30 minutes avant l'heure légale du premier tir, une tentation terrible pour qui attend depuis des mois ce moment privilégié. Pluie et vents ne font qu'attiser la fébrilité des chasseurs car, pour un sauvaginier, la merveille des merveilles pour un matin d'ouverture, c'est un véritable «temps de canard», ce qui forcera les volatiles à voler bas, sous la portée très réduite des fusils.

Quiconque rêve de samedis matins au lit, avec café, croissants et musique douillette, peut difficilement comprendre les rites de cette grand-messe automnale débutant aux premières lueurs automnales qui entreprennent de colorer d'immenses marais aux herbes brunissantes, douillettement enveloppés de brume, les faisant passer du rose au bleu, puis au jaune et au blanc. Je me souviendrai toujours d'un lever de soleil sur un éperon rocheux en plein fleuve où j'avais été déposé, seul avec un énorme labrador, alors que je participais à une croisière de chasse sur un des bateaux d'un pourvoyeur de la région de Montmagny. J'entendais les ronrons impressionnants des gros navires tout près de moi, dans le chenal, mais je ne pouvais pas les voir dans la nuit. Puis, au-dessus de la brume qui couvrait le fleuve, j'ai d'abord vu apparaître le sommet coloré des montagnes de Charlevoix, auxquelles s'accrochaient les premiers rayons du soleil comme pour le hisser dans le paysage. De ma tanière au ras de l'eau, je voyais d'un côté l'île d'Orléans et la ville de Québec et, de l'autre, l'île aux Coudres, en face de Baie-Saint-Paul, alors que derrière moi une autoroute de lumière aveuglante remontait de l'eau jusqu'au soleil et, au-dessus, me tirant soudain de cette béatitude esthétique, des centaines de coin, coin me fonçaient littéralement dessus!

Au premier tir de face, les deux premiers oiseaux de la formation sont tombés ensemble. Presque paralysé par la surprise, j'ai repris ma visée sur le groupe qui commençait à freiner et à tourner — grosse erreur! — juste au-dessus de la tête, ce qui m'offrait une nouvelle cible presque à l'arrêt! Et de trois! L'énorme toutou noir avait déjà filé dans le fleuve glacé où la vitesse du puissant courant maritime ne l'a pas empêché de rapporter les trois prises après des efforts qui auraient qualifié n'importe qui aux Jeux olympiques. En somme, des paysages et des moments d'éternité où chaque milliseconde se grave dans le cerveau pour une vie.

Ces veillées d'armes transcendent les générations mais aussi les espèces. Au lac Saint-Pierre, avec André Croteau, un des meilleurs chroniqueurs de chasse et pêche de la dernière génération, nous chassions dans un champ en bordure d'un petit lac artificiel où il n'y avait pas 30 centimètres d'eau, une illusion parfaite pour la sauvagine. À côté de nous, dans la cache, ma nouvelle complice de chasse à quatre pattes, une jeune bretonne de cinq mois, étudiait ce rituel inconnu pour elle mais avec une attention et un calme soutenus. Quand les premières lueurs des fusils se sont mariées à celles de l'aube, une fébrilité immédiate s'est emparée d'elle, au point où elle a rompu la petite corde qui retenait les herbes de la cache. Elle a ensuite foncé sans préavis dans la mare où elle avait vu tomber les premiers canards pour nous rapporter son trophée en suivant un plan de match profondément inscrit dans ses gènes, qui venaient de s'activer comme un logiciel parfaitement rodé. La Patou devait nous retrouver tous les blessés de la matinée, dans les fossés ou dans le champ de blé d'Inde d'à côté, avec le frémissement d'un enthousiasme qu'elle ne se connaissait pas quelques heures auparavant. Un autre chien de chasse venait de naître.

Je revois encore mon fils Julien à neuf ou dix ans dans un habit de camouflage évidemment trop grand pour lui mais remonté avec plusieurs élastiques, qui n'avait pas dormi cinq minutes entre le départ de la maison, à 2h du matin, et le premier tir sur les canards. Son «travail» — parce qu'il était trop jeune pour chasser — consistait à contrôler le chien. Je ne pourrais pas dire lequel des deux était le plus excité et le plus enthousiaste. Encore aujourd'hui, la sauvagine demeure sa chasse préférée, sans doute un résultat de cette empreinte laissée par cette première veillée d'armes. Quand, à 12 ans, après avoir passé son examen de maniement des armes à feu avec la deuxième plus haute note de la classe d'adultes, il a eu droit à son fusil, à des bottes et à un habit de camouflage, sa première chasse de plein droit à côté des adultes a constitué un véritable passage initiatique, que revivent désormais chaque année des centaines de jeunes.

Pour combler le vide laissé par les familles monoparentales, au sein desquelles les jeunes ont moins d'occasions de s'initier à la chasse derrière un «modèle» familial, Québec et Ottawa ont modifié leur réglementation pour permettre, une semaine avant l'ouverture officielle, des chasses d'initiation réservées aux jeunes, accompagnés de bénévoles mobilisés par des clubs ou des associations de chasseurs, qui assurent ainsi une relève essentielle pour la conservation des espèces et des habitats fauniques.

L'étincelle qui a fait rejaillir cette semaine tous ces souvenirs provient d'un livre méconnu édité en 2004, Les Sauvaginiers du lac Saint-Pierre et leurs appelants, du biologiste André Côté, une petite anthologie de la chasse à la sauvagine dans un de ses hauts lieux au Québec. Collectionneur d'appelants de bois, un art populaire en déclin en raison de l'abondante production commerciale de leurres en plastique, André Côté retrace avec une saveur que seul peut rendre un passionné la capacité d'invention des sauvaginiers-patenteux de sa région, qui bricolent des caboches, des chasseuses, des caleuses, des gouttes d'eau, c'est-à-dire les types d'affûts flottants utilisés dans la région.

«Mais le grand jeu des façons de faire, note avec justesse l'ami et historien Yvan Lamonde en préface, ce sont les sculpteurs d'appelants qui l'ont joué, parfois sur trois générations dans la même famille. Ils ont fait des appelants où, comme chez les hommes, il n'y en a pas deux pareils. Ils ont tiré un canard de bois d'un bout d'épave ou de poteau de téléphone, des yeux de canard de tessons de bouteilles de bière ou de boisson gazeuse. Ils ont tourné la tête d'un morillon ou l'ont enfouie dans les ailes du sommeil, ils ont ouvert les ailes d'un noir, lesté les entrailles d'un morillon de plomb pour le stabiliser sur l'eau.»

La façon de vivre la nature de ces mordus de la caleuse, parfois devenus des gosseux de canards, a engendré une culture qui n'est heureusement pas prête à se laisser asphalter sous les valeurs urbaines.
- Lecture: Les Sauvaginiers du Lac Saint-Pierre et leurs appelants, par André Côté, 121 pages. En plus de décrire magnifiquement les pratiques des sauvaginiers de la région de Sorel, ce livre méconnu et bien illustré présente plusieurs des plus célèbres «gosseux de canards» de la région et leur production. On peut se le procurer auprès de la Société d'aménagement de la baie Lavallière, à Sorel. Tél. (450) 742-5716. Télécopieur: Tél. (450) 742-5886.