Pollution des Grands Lacs - La santé de cinq millions de personnes est en danger

La décontamination éventuelle des Grands Lacs aura un impact positif majeur au Québec puisqu’on évalue que plus du tiers de la pollution toxique du Saint-Laurent provient des Grands Lacs.
Photo: La Presse canadienne (photo) La décontamination éventuelle des Grands Lacs aura un impact positif majeur au Québec puisqu’on évalue que plus du tiers de la pollution toxique du Saint-Laurent provient des Grands Lacs.

Dans son onzième rapport biennal, la Commission mixte internationale ne se contente plus de faire un portrait de l'évolution de la pollution dans les écosystèmes. Elle propose cette fois un plan d'action sur deux fronts prioritaires pour la santé des écosystèmes des Grands Lacs et du Saint-Laurent: le nettoyage des sédiments contaminés et l'arrêt de la pollution biologique par les introductions, volontaires ou involontaires, d'espèces étrangères envahissantes.

La Commission mixte internationale (CMI), qui administre les eaux limitrophes canado-américaines, estime que cinq millions de personnes sont actuellement «à risque élevé» dans le bassin des Grands Lacs en raison de leur consommation de poissons, contaminés par le legs historique de la pollution toxique qui s'est accumulée dans les sédiments.

Dans son onzième rapport biennal rendu public hier, la CMI propose à Washington et à Ottawa de restaurer d'ici 2025 la plupart des grands sites contaminés des Grands Lacs en commençant par trois sites prioritaires dès cette année.

Globalement, cette opération exigera l'excavation et le traitement de 95 millions de mètres cubes de sédiments contaminés. La CMI ne chiffre pas le coût de cette restauration, qu'elle évalue néanmoins à des «des milliards», précise son rapport. La commission rappelle que Washington a prévu d'investir près de huit milliards dans la décontamination des Everglades, en Floride, un défi bien inférieur à celui des Grands Lacs.

La commission a calculé que les sédiments des lacs Supérieur, Michigan et Ontario contiennent respectivement 3300, 87 000 et 115 000 kilos de BPC, pour ne citer qu'un seul des contaminants en cause. Les valeurs calculées pour le lac Michigan ne tiennent pas compte des 68 000 kilos de BPC de Green Bay, calculés séparément.

Cet objectif de décontamination, jugé prioritaire pour les Grands Lacs, n'est pas sans signification pour le Québec. En effet, les études fédérales indiquent que plus du tiers de toute la pollution toxique du Saint-Laurent provient des Grands Lacs.

D'autre part, la CMI assigne à Ottawa et à Washington un deuxième objectif, soit d'enrayer rapidement la «pollution biologique» des Grands Lacs par l'introduction, volontaire ou non, d'espèces envahissantes et menaçantes pour les écosystèmes, principalement par les ballasts des navires étrangers qui les vidangent dans nos eaux douces. Parmi les principales espèces qui menacent l'intégrité des Grands Lacs et de leur exutoire, le Saint-Laurent, on note la grande lamproie marine, les carpes asiatiques, la moule zébrée et la salicaire pourpre.

Le rapport de la commission est cependant totalement muet sur l'introduction volontaire dans les Grands Lacs de plusieurs autres espèces envahissantes de saumons du Pacifique au profit des pêcheurs sportifs. Les chercheurs québécois constatent que ces poissons migrent chaque jour davantage vers les repaires des saumons atlantiques du Saint-Laurent et éventuellement de Terre-Neuve. Le rapport de la commission a été signé notamment par un Québécois, le commissaire Robert Gourd. La commission a été saisie officiellement cette année de la question par la Fédération québécoise du saumon atlantique.

Plaidant en faveur de «l'intégrité chimique» des Grands Lacs, la CMI précise que «les résultats de plus d'une décennie de recherches démontrent de façon irréfutable les atteintes subtiles mais sévères que l'exposition aux substances toxiques rémanentes inflige à la santé des résidants du bassin. Et pourtant, les retards s'accumulent. La restauration de l'écosystème des Grands Lacs n'avance pas et la santé publique continue d'être affectée dans les secteurs préoccupants».

La CMI ne nie pas que des progrès énormes ont été accomplis par le contrôle des décharges toxiques au cours des 20 dernières années. Elle note que des réductions de la pollution ont été notées autant dans les cours d'eau que dans les espèces vivantes, même si ces progrès ne sont pas constants d'un endroit à l'autre. Cependant, ajoute son bilan, les études menées depuis trois décennies forcent la commission à conclure que «la santé de nos enfants est menacée par notre exposition aux substances toxiques rémanentes même à des taux ambiants très faibles».

Selon la CMI, de nombreux effets sur la santé des animaux ont aussi été observés chez les humains. De plus, la chair des poissons des Grands Lacs contient au moins un ordre de grandeur de plus que les critères de protection de la vie aquatique. Or, ajoute le rapport, l'essentiel de l'exposition des humains aux toxines des Grands Lacs «provient de la consommation de poissons contaminés». Les groupes «à risque très élevé» sont les pêcheurs sportifs et les pêcheurs de subsistance, quelques groupes ethniques, les femmes enceintes, les foetus, les nourrissons, les jeunes enfants, les personnes âgées et les défavorisés vivant en milieu urbain. On note chez eux principalement des effets sur la fonction reproductive, comme les taux de grossesse, et des modifications du cycle menstruel. Certains chercheurs mettent aussi en cause la diminution générale de production de sperme par les mâles humains.

Selon la commission, les vastes dépôts de contaminants présents dans les sédiments «menacent pour des décennies à venir» la santé des poissons, de la faune et des humains.

«Les pouvoirs publics, écrivent les commissaires, doivent allouer des fonds adéquats pour assainir les sédiments contaminés et supprimer les menaces à la santé humaine qui en résultent avant que ces sédiments ne se soient trop dispersés pour qu'il soit possible d'en corriger les effets.»

Certes, la facture sera salée, conviennent les commissaires. Mais «si on peut identifier les pollueurs, il faut trouver le moyen de les faire payer pour les problèmes qu'ils ont causés», quitte à devoir innover en droit et sur le plan réglementaire.