Des lions en Saskatchewan?

Un groupe d’écologistes américains caressent le rêve de créer de vastes réserves écologiques clôturées dans les prairies de la Saskatchewan, du Nebraska et de l’ouest du Texas, où on accueillerait les grands mammifères d’Afrique comme ce
Photo: Agence Reuters Un groupe d’écologistes américains caressent le rêve de créer de vastes réserves écologiques clôturées dans les prairies de la Saskatchewan, du Nebraska et de l’ouest du Texas, où on accueillerait les grands mammifères d’Afrique comme ce

Un groupe d'écologistes américains caressent le rêve fou d'introduire des éléphants, des lions, des guépards et des chameaux dans les prairies de l'Amérique du Nord dans le noble but de sauver ces espèces menacées de l'extinction... mais aussi dans celui de redonner vie aux écosystèmes qui prospéraient sur notre continent il y a entre 1,8 million et 10 000 ans.

Ces onze visionnaires, pour la plupart rattachés à l'université Cornell, présentent dans la dernière édition de la revue Nature leur projet qui consiste à créer de vastes réserves écologiques clôturées dans les prairies de la Saskatchewan, du Nebraska et de l'ouest du Texas, où on accueillerait ces grands mammifères d'Afrique, qui sont de proches parents ou des équivalents des espèces — aujourd'hui éteintes — qui peuplaient jadis ces contrées durant la période du Pléistocène, il y a entre 1,8 million et 10 000 ans. À cette époque lointaine, le guépard américain (Acinonyx trumani) rôdait dans les plaines herbacées et chassait l'antilope d'Amérique — un animal très semblable à l'antilope qui vit aujourd'hui dans les déserts du sud-ouest des États-Unis — et une espèce de chameau maintenant disparue qui broutait sur ces terres arides.

L'arrivée des hommes sur le continent — il y a 13 000 ans de cela — a entraîné l'extinction de plusieurs de ces fascinants animaux. Leur disparition a créé plusieurs vides dans le réseau d'interactions sur lequel se fonde un écosystème sain et prospère, expliquent les chercheurs, qui espèrent recombler ces cases inoccupées par des descendants africains, tels que le guépard, le chameau de Bactriane, le lion, les éléphants africain et asiatique, les chevaux et les ânes sauvages.

Dans leur article, les chercheurs affirment que les animaux occupant le sommet de la chaîne alimentaire — tels que ces grands prédateurs que sont les lions et les guépards — jouent des rôles très importants dans la structure d'un écosystème et le maintien de la biodiversité. La disparition de ces espèces clés peut conduire à des paysages homogènes pauvres en biodiversité où seules quelques espèces prolifèrent et dominent l'écosystème.

Cette «approche énergique de protection de la faune», comme les auteurs la décrivent, «n'est pas sans risque et est loin d'être facile à réaliser, mais nous ne pouvons pas accepter ce laisser-aller», écrivent-ils.

Selon Colin Chapman, professeur à l'École de l'environnement de l'université McGill, ce projet est complètement farfelu. «Pourquoi vouloir restaurer la faune qui prospérait en Amérique du Nord il y a 10 000 ans plutôt qu'à une autre époque?», lance-t-il. Il doute que les diverses espèces africaines convoitées survivent à l'hiver canadien. «Les chameaux résisteraient probablement aux rigueurs de notre climat, mais il y a peu de chances que la plupart des autres espèces y parviennent», précise-t-il.

Colin Chapman craint surtout les maladies associées à ces animaux exotiques, qui constitueront une réelle menace pour la faune sauvage des Prairies. Trent Bolinger, professeur au Western College of Veterinary Medicine de l'Université de Saskatchewan, partage cette inquiétude. «Ces animaux exotiques peuvent avoir des effets dramatiques sur les espèces indigènes», confiait hier au Leader-Post de Regina ce pathologiste de la faune sauvage qui travaille également pour le Canadian Co-operative Wildlife Health Centre. «Le transfert d'animaux dans un nouvel environnement soulève de nombreux problèmes: l'introduction d'animaux exotiques dans un écosystème peut en causer l'anéantissement et il est possible que les animaux s'échappent des zones clôturées où ils étaient confinés.»

À cet égard, le directeur de la Saskatchewan Wildlife Federation, Darrell Crabble, a rappelé au Leader-Post l'exemple catastrophique des sangliers sauvages d'Europe, qui avaient été introduits à l'origine dans une ferme de la Saskatchewan pour des activités de chasse. Les sangliers se sont bien sûr échappés de leur enclos et leur population poursuit actuellement une expansion incontrôlable.

Et qu'en penseront les agriculteurs des Prairies qui devront affronter lions et guépards dans leurs champs? fait également remarquer Colin Chapman. «Les réserves destinées à cette faune exotique devront être entourées de clôtures électriques spécialisées, dit-il. Et malgré cela, il restera difficile de maintenir ces animaux en captivité.»

«Ce projet suppose que l'on renonce à l'Afrique», conclut cet anthropologue de McGill qui s'est intéressé aux singes de ce continent. «Nous devrions plutôt nous appliquer à résoudre les problèmes auxquels l'Afrique doit faire face. Ces problèmes ne sont pas insolubles, l'Afrique a simplement besoin d'aide pour les surmonter. Cela me semble une approche plus appropriée que celle proposée par ces écologistes.»