Raisons d'espérer, volonté d'agir

En toute lucidité, il faut bien faire une analyse pessimiste de l'état de la planète. Les «tendances lourdes» sont pratiquement écrasantes et les «faits porteurs d'avenir» ont presque perdu leur visibilité. Or, les raisons d'espérer sont nombreuses et les défenseurs d'un optimisme tenace ne manquent pas d'éloquence. Pourtant, le confort et l'indifférence ont engourdi la volonté d'agir.

Mais, le changement est dans l'air, et rien ne peut l'arrêter. Les cinquante dernières années du XXe siècle auront connu une accélération sans précédent dans l'histoire de l'Homme. Cette période accuse également une faillite de contrôle et de mise en place des avancées sensationnelles de la science et de la connaissance elle-même.

Apprentis-sorciers, nous voilà esclaves de nos machines techniques et cybernétiques, mal informés du sens et du potentiel de nos découvertes et obsédés par l'efficacité, la compétition et par les nombreuses formes du prestige social. Si j'avais quinze ans, je dirais non à une motivation aussi mesquine, et je laisserais libre cours à mon émerveillement devant les révélations de la physique et de la biologie et je voudrais me consacrer au décodage de l'exploration visuelle que nous convoient des étoiles mortes ou au message sonore inscrit dans le sol, dans les eaux et dans les plantes.

Depuis les années trente et quarante du XXe siècle, le contenu du mot environnement aura évolué considérablement. Le terme écosystème n'aura été employé qu'à partir de 1942. On n'aura débouché sur l'éthique de l'environnement que beaucoup plus récemment. Un cheminement socio-politique aura succédé aux recommandations des naturalistes qui se penchaient presque exclusivement sur les milieux dits naturels, d'accord en cela avec les écologistes de formation biologique.

Élargissement de la perspective écologique

Première phase: l'écologie. Cette science avait trouvé sa forme et sa substance chez des naturalistes européens au XIXe, mais a tardé presque un siècle avant d'être reconnue par les universités. Malgré les tentatives de R. E. Park, à Chicago dans les années 20, d'élargir le cadre disciplinaire jusqu'aux populations humaines, l'écologie ne s'adressera qu'aux plantes et aux animaux, et encore seulement à ceux qui vivent à l'état dit «naturel». Le Programme biologique international des années 60 en était encore là.

Deuxieme phase: l'écodéveloppement. Architectes, géographes, économistes, sociologues et anthropologues des années 50 et 60 devaient s'approprier les principes et même la méthodologie de l'écologie végétale et animale, rejoindre dans la forêt, sur les fermes, dans l'usine et dans la villes les processus et les lois de la compétition / coopération, de la succession / équilibre, etc.

Troisième phase: l'écodécision. La sophistication économique et surtout politique qui manquait le plus souvent aux écologistes devait trouver de meilleurs communicateurs, à partir de la percée effectuée par Rachel Carson (1962). Les p.-d.g. des grandes entreprises, obéissant avec les politiciens aux pressions de l'opinion, prenaient, aux yeux des écologistes, de bonnes décisions pour de mauvaises raisons. Un dialogue et non pas une confrontation s'esquissait déjà dès les années 60 entre scientifiques, chefs d'industrie et hauts fonctionnaires. La revue Écodécision, publiée sous les auspices de la Société royale du Canada de 1991 à 1997, nous offre une «défense et illustration» de cette bonne volonté tant souhaitée.

Entre-temps, surtout dans les années 80 et 90, plusieurs congrès internationaux, particulièrement ceux qu'avait convoqués l'UNESCO, ouvraient la perspective écologique sur l'éthique. Les colloques de Vancouver (1989) et de Belém (1992) réunissaient autour d'une même table écologistes, économistes, mathématiciens, philosophes, poètes, théologiens. Les déclarations issues de ces colloques faisaient état de la pauvreté, de l'analphabétisme, de la faim et de la soif comme causes et conséquences de la pollution sous toutes ses formes. Dès lors, on aboutira à une constatation de l'inégalité de l'accès à l'eau, à la nourriture, à l'abri, à la liberté politique et religieuse. Il nous faut bien aujourd'hui accéder à la pression morale qu'impose le devoir de partage.

Volonté d'agir

Or, les pays riches sont désormais sur la défensive antiterroriste et enfoncés dans le confort et l'indifférence. Avec le recul mondial de la gauche, la motivation a atteint le plus bas niveau.

Où se situe donc une volonté d'agir, une volonté de contester le statu quo, une volonté de priorité au partage? Le choc du 11 septembre a-t-il atteint ceux qui investissent dans le Tiers-Monde pour en rapatrier tous les bénéfices? L'écart toujours grandissant entre les riches et les pauvres se fait sentir même à l'intérieur des États-Unis et du Canada. La privatisation galopante ne semble pouvoir profiter qu'aux mieux nantis.

Les raisons d'espérer sont tristement minoritaires tant que les objectifs économiques égoïstes et à courte vue maintiendront une priorité incontestée. Une réforme de la motivation à tous les niveaux de nos sociétés dépend d'abord d'une information plus complète et moins colorée par l'accompagnement commercial qui afflige nos réseaux de télévision. D'un journalisme plus sévère non seulement pour les partis et les pouvoirs politiques, mais pour les décideurs commerciaux et industriels. Les mensonges et les évasions sont bien nombreux, mais l'accès à la rectification de l'information est de plus en plus ouvert.

Il n'appartient évidemment pas exclusivement aux écoles et aux églises de rectifier le tir de nos sociétés engoncées dans le confort et l'indifférence. C'est la tâche, et surtout l'appui de tous les citoyens en passe de subir le changement sans l'avoir orienté.

N'est-ce pas là le sens même de la liberté dont jouissent les pays «avancés»? Ceux qui siègent sur la plateforme de l'environnement à Johannesburg ne sont-ils pas bien placés pour faire le point sur l'état actuel de la volonté d'agir? Les grandes assises précédentes, Stockholm 1972 et Rio de Janeiro 1992, nous auront donné le pouls des communautés participantes, quitte parfois à exposer la mesquinerie et l'équivoque de plusieurs pays, souvent les plus puissants.

La récente période (2000-2002) connaît des années noires. La fibre de l'éthique écologique s'est affaiblie. L'hystérie antiterroriste a obnubilé des urgences écologiques telles que la lutte à la pauvreté. L'autobiographie de Maurice Strong (1990) sonne une note un peu mélancolique, mais pas du tout défaitiste pourtant.

Johannesburg donnera, espérons-le, le signal d'une position écologique, d'un courage nouveau dans la structure du partage.