Le Québec perd un pionnier de l'environnement

Normand Maurice, celui qu'on a surnommé «le père de la récupération et du recyclage» au Québec, s'est éteint vendredi à l'âge de 58 ans à Victoriaville, victime d'un cancer, et c'est aujourd'hui dans cette ville de la Montérégie, qui a été une des pionnières de la transformation des déchets en ressources utiles, qu'on le conduira à son dernier repos.

Mais Normand Maurice n'aura pas été seulement un visionnaire en environnement, par la création en 1973 de Récupération Bois-Franc, qu'il alimentait notamment avec le papier récupéré par les scouts de sa région, six ans avant la création du ministère québécois de l'Environnement et plus de 30 ans avant la première véritable politique nationale de gestion des matières résiduelles.

Ce professeur de morale au secondaire, théologien de formation, a créé en 1990 le premier Centre de formation en entreprise et en récupération, un «CFER» (prononcez: sait faire!) que quiconque a évolué un tant soit peu dans le domaine de l'environnement connaît depuis des années. Cette formule québécoise, à laquelle l'UQTR consacre aujourd'hui une chaire universitaire pour en décortiquer le succès, a permis de recycler en travailleurs dignes et confiants en eux-mêmes des milliers de jeunes décrocheurs scolaires qui ont appris dans ces établissements un premier métier et obtenu un diplôme de niveau secondaire sanctionné par le ministère de l'Éducation et un premier emploi.

Normand Maurice a reçu bien des hommages, y compris le premier Phénix en environnement, décerné au Québec en 1995. Mais aucun de ces prix ou hommages ne traduit réellement la couleur du personnage, son surprenant leadership moral et intellectuel ainsi que ses dons exceptionnels de persuasion. Alors que le Québec s'éveillait à peine aux questions d'environnement, Normand Maurice a réussi à convaincre les conseils municipaux de sa région — Victoriaville, où est né le premier CFER avec l'appui de sa commission scolaire, Granby et Drummondville — de déployer des bacs de recyclage dans les maisons après avoir convaincu tout le monde qu'il «n'y a pas de déchets dans les poubelles mais de la valeur, du fond jusqu'au couvercle: c'est plein de ressources!», avait-il déclaré au Devoir avec sa verve colorée dans une entrevue, il y a fort longtemps...

L'aventure des CFER est intimement liée à l'histoire de l'environnement au Québec, avec cette différence qu'un missionnaire comme Normand Maurice n'a jamais connu de recul.

Né à Drummondville, de parents qui travaillent l'un dans le textile et l'autre dans la couture, il aboutit au début des années 70 à l'école Massicotte de Victoriaville, où il est de la première génération de professeurs de morale et de culture religieuse.

Il a été très tôt interpellé — il le racontera des dizaines de fois — par l'énormité du problème des décrocheurs scolaires et l'impuissance du réseau de l'éducation à leur faire une place. Plus de la moitié des jeunes qui arrivent au secondaire, répétait-il, en sortent sans aucun diplôme, ce qui les voue en grande partie à l'aide sociale chronique.

Avec d'autres collègues, il avait remarqué que plusieurs jeunes aux prises avec des problèmes d'insertion sociale et professionnelle avaient pourtant d'excellents résultats dans des stages en entreprise si on leur confiait des tâches et des fonctions concrètes. Mais les mêmes jeunes s'effondraient tout simplement en abordant les matières abstraites prévues au programme de 1re secondaire. Ils en sortaient évidemment brisés, avec peu d'estime d'eux-mêmes et sans vision de leur avenir. C'est en lançant les premières «caravanes de la récupération» dans sa région, raconte son complice de toujours, Robert Arsenault, avec qui il a créé les CFER, que Normand Maurice a compris qu'il fallait ajouter à la vision environnementale une vision sociale en mettant sur pied un système de formation qui deviendrait le pilier de la récupération dans chaque région par l'entremise du réseau de l'éducation.

Aujourd'hui, le Québec compte dix-sept CFER et trois autres devraient naître en 2005. Depuis que Normand Maurice a pris sa retraite en 2000, l'institution, consolidée et dotée d'une nouvelle direction, a le gabarit pour faire face désormais à l'épreuve du temps, estime son ex-bras droit, Robert Arsenault. Non seulement le succès des CFER étonne, mais on veut, ailleurs au Québec et dans le monde, comprendre la recette de base qui lui permet de réintégrer aujourd'hui dans le marché du travail et avec succès plus de 80 % des jeunes qu'on y forme aux nombreux métiers de la récupération et du recyclage. La chaire créée par l'UQTR, que finance la fondation de la famille Chagnon, attire désormais des chercheurs américains et européens, particulièrement de France. Elle a inscrit le dossier des CFER québécois au programme de plusieurs colloques et congrès scientifiques internationaux. Et pour cause.

En effet, si les premiers CFER s'intéressaient aux valeurs conventionnelles de la récupération et du recyclage, ils ont tracé la voie au Québec dans plusieurs avenues inexplorées et donné naissance à des entreprises privées solides et innovatrices. Peu de Québécois savent qu'ils financent à raison de 25 ¢ par gallon le centre Éco-Peinture créé dans la foulée des CFER pour récupérer dans tout le Québec les vieux gallons de peinture et leur contenu dans le cadre des collectes annuelles de déchets dangereux. La récupération de la vieille peinture et son recyclage sous forme de produit commercial de haute valeur, ici ou dans des pays en voie de développement, devraient atteindre 50 % en 2005 de ce qu'on jetait encore il y a quelques années et 75 % en 2008. Plus de 2600 tonnes ont été ainsi recyclées en 2003, y compris une partie des contenants de métal!

Dans les commissions scolaires de Saint-Raphaël-de-Bellechasse, de Chicoutimi et de Rouyn-Noranda, des jeunes inscrits au CFER démembrent et classent par catégorie de matériaux, à des fins de recyclage, les vieux ordinateurs. Le réseau des CFER, expliquait hier Robert Arsenault, rêve de pouvoir à court terme récupérer tous les appareils électroniques désuets — cellulaires, magnétoscopes, lecteurs CD, etc., avec les «ordis» dépassés — lors des collectes annuelles de déchets dangereux, ce qu'ils sont d'ailleurs souvent en raison des métaux lourds qu'on y trouve.

D'autres CFER, comme à Alma et à Kamouraska, récupèrent le mobilier scolaire jugé trop abîmé. On l'astique, le répare et le consolide en vue d'une deuxième vie. Ailleurs, comme au CFER du Cap-de-la-Madeleine, des jeunes défont le bois envoyé au site d'enfouissement de Champlain. On en fait des palettes de valeur commerciale ou, à la limite, des copeaux de valeur commerciale.

Des CFER ont même interpellé Bell Canada et Hydro-Québec pour récupérer leurs déchets, fils, acier, bois, aluminium. À Victoriaville, le CFER qui récupérait toutes les pièces d'équipement des vieux poteaux jetés à terre par Hydro-Québec les a sablées, regalvanisées et revendues avec profit à de petits entrepreneurs jusqu'au grand verglas de 1996. Aux prises avec une pénurie d'équipement, Hydro-Québec a alors été obligée de racheter ce matériel recyclé, pour découvrir que celui-ci avait la même valeur que le neuf! Hydro-Québec est désormais le client numéro un du CFER de Victoriaville.

«Normand Maurice était un visionnaire doublé d'un rassembleur extraordinaire, disait de lui hier son ami et complice de toujours, Robert Arsenault. Il a parié sur l'intelligence, le sens des responsabilités et la capacité de mobilisation des gens pour les impliquer activement dans des activités de récupération et de recyclage à une époque où personne n'en parlait.»

Normand Maurice fait partie de ceux qui ont amorcé sur le terrain le virage du développement durable avant que le concept n'existe et qui ont incité une partie importante de la population à devancer leurs gouvernements dans bien des domaines.
1 commentaire
  • Raymond Gauthier - Inscrit 5 janvier 2005 14 h 52

    Un pionnier visionnaire

    Bonjour cher Louis-Gilles Francoeur,
    En lisant mon Devoir personnalisé, ce matin, j'ai appris, sous votre signature, la triste nouvelle du décès du grand Normand Maurice. Son départ nous a bien attristés, ma conjointe et moi, puisque nous avons eu le privilège, en 1978 ou 79, d'accueillir et d'héberger dans notre maison, aux Îles-de-la-Madeleine, le couple Maurice. Étant, aux Îles, l'un des principaux initiateurs de la récupération et du recyclage via l'organisme Ré-Utîles, j'avais invité Normand à venir parler de ce sujet «déconnecté» auprès des élus municipaux, lors d'un colloque organisé par le Comité d'environnement, ancêtre de l'actuel Attention Frag'Îles. Avec un collègues, nous avions été le rencontrer à Victoriaville et il nous avait hébergés.
    Je veux, à la suite de votre article, rendre hommage à ce pionnier visionnaire. Il n'est certes pas étranger au fait qu'au Québec les Îles-de-la-Madeleine soient à l'avant-garde du traitement et de la valorisation des «matières résiduelles», qui s'appelaient encore, dans les années 80, des «vidanges». Nous avons dû nous battre pour en arriver là, mais l'audace et l'énergie de Normand Maurice étaient en nous. Salut, Normand ! Tu as été et demeures un grand maître à l'école de recyclage de matières et d'humains.
    Puissions-nous maintenant, dans l'espoir que tu as su éveiller ne nous tous, réussir à convaincre notre gouvernement à laisser bien enfouies au fond du Golfe des ressources non renouvelables et «pas endurables», afin de transformer notre potentiel énergétique éolien, solaire et autres, dans une optique de développement soutenable.
    Raymond Gauthier, porte-parole des Madelinots pour le Respect du Golfe
    info@respectdugolfe.org
    www.respectdugolfe.org