La fin de l’exploration pétrolière et gazière au Québec

La fin de cette industrie moribonde est «une belle victoire» due au travail des groupes environnementaux et des citoyens qui se sont opposés aux visées d’entreprises qui n’ont jamais obtenu l’acceptabilité sociale.
 
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La fin de cette industrie moribonde est «une belle victoire» due au travail des groupes environnementaux et des citoyens qui se sont opposés aux visées d’entreprises qui n’ont jamais obtenu l’acceptabilité sociale.
 

Militant écologiste de longue date et farouche adversaire de l’exploration pétrolière et gazière au Québec, André Bélisle estime que la fin de cette industrie moribonde, décrétée cette année par le gouvernement Legault, est « une belle victoire » due au travail des groupes environnementaux et des citoyens qui se sont opposés aux visées d’entreprises qui n’ont jamais obtenu l’acceptabilité sociale.

« À partir du moment où les citoyens se lèvent pour défendre leur droit à la qualité de vie et à un environnement sain, ça devient très puissant. C’est à l’image du Québec, qui est tourné vers les énergies renouvelables », fait-il valoir, en se remémorant la mobilisation qui a, selon lui, permis de stopper le développement du gaz de schiste.

Il faut dire que le Québec est passé très près de se lancer dans l’exploitation du gaz naturel que renfermeraient les formations géologiques profondes des basses-terres du Saint-Laurent, souligne M. Bélisle, qui est aussi président de l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique. Au tournant de 2010, alors qu’à peu près personne au Québec ne savait ce qu’était la « fracturation hydraulique » et qu’il n’existait aucun encadrement environnemental, on recensait 450 permis d’exploration. Ces permis recouvraient plus de 80 000 km2 de territoire, dont la totalité de la vallée du Saint-Laurent, l’île de Montréal, Laval, Québec, l’île d’Orléans, le Bas-Saint-Laurent et la Gaspésie.

« Des gens voyaient les entreprises envahir le territoire, forer et ne donner aucune information, pendant que le ministère de l’Environnement dormait au gaz », se rappelle André Bélisle. Preuve du souvenir très vif qu’a laissé cette industrie, Le Devoir a rencontré l’an dernier des citoyens qui redoutent encore le retour des foreuses près de leur maison. Les structures de surface des 31 puits forés et fracturés sont toujours là, laissant dans certains cas fuir du méthane, un puissant gaz à effet de serre. L’industrie voulait forer 20 000 de ces puits de gaz de schiste au fil des ans.

Même si le gouvernement Charest avait dû accepter, à la fin de l’été 2010, de mandater le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement pour mener un examen de la filière du gaz de schiste, il est demeuré convaincu de la pertinence de cette industrie. Le gouvernement péquiste de Pauline Marois a lui aussi milité en faveur du développement des énergies fossiles, principalement en choisissant de financer le projet de recherche de pétrole de schiste sur l’île d’Anticosti. Ce dernier, annulé sous le gouvernement de Philippe Couillard, a finalement coûté 92 millions de dollars à l’État québécois.

Facture salée

Si la première version du programme électoral de la campagne de 2018 de la Coalition avenir Québec évoquait le souhait d’une « exploitation responsable du pétrole » et la possibilité de relancer l’« exploitation du gaz de schiste », c’est finalement le gouvernement de François Legault qui a décidé cette année de fermer définitivement la porte à une industrie qui était déjà au point mort.

Un projet de loi doit d’ailleurs être déposé en 2022 pour officialiser la fin de cette saga, mais à quel prix pour les contribuables ? Tant le premier ministre que le ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles, Jonatan Julien, ont promis de verser des compensations à la dizaine d’entreprises qui détiennent toujours un total de 182 permis d’exploration, pour une superficie d’environ 32 000 km2 de territoire. Il n’a toutefois pas été possible d’obtenir davantage de précisions de la part du cabinet du ministre. « Les informations portant sur les compensations seront prévues au projet de loi qui sera déposé. Nous ne ferons aucun commentaire additionnel à ce sujet pour l’instant », répond le bureau de M. Julien, par courriel.

Malgré la décision du gouvernement, des entreprises maintiennent des mandats de lobbying actifs afin de contester des dispositions de l’actuelle Loi sur les hydrocarbures, qui bloque la voie aux projets de gaz de schiste. C’est le cas de Questerre, une entreprise albertaine qui a aussi lancé une action en justice contre le gouvernement.

Dans un texte transmis au Devoir cette semaine, le président de l’Association de l’énergie du Québec (qui représente des entreprises du secteur), Éric Tétrault, affirme par ailleurs que le gouvernement cherche à « changer les règles du jeu » en mettant fin aux permis d’exploration. S’il le fait sans indemniser les entreprises, « ce serait une catastrophe pour le Québec, dont la réputation sur les marchés serait gravement entachée », écrit-il. Il conclut en soulignant que l’industrie pourrait aider le Québec à lutter contre la crise climatique, et ce, « à travers l’innovation et la technologie ».

Quelles que soient les demandes de l’industrie, André Bélisle salue la décision du gouvernement Legault, tout en soutenant qu’aucune indemnisation ne doit être versée. « Ces entreprises ont profité de la méconnaissance des citoyens pour essayer de s’installer. Mais une fois que les gens connaissent les risques pour leurs communautés, pour l’environnement et pour les eaux souterraines, ils s’opposent. Et maintenant, il faudrait les dédommager, alors qu’on doit s’éloigner des énergies fossiles ? C’est non. »

Il ajoute que le gouvernement devra déjà débourser des millions de dollars pour décontaminer et restaurer les sites de tous les puits abandonnés par l’industrie. Selon des données compilées par Le Devoir, le gouvernement doit s’attendre à débourser au moins plusieurs dizaines de millions de dollars au cours des prochaines années. Il ignore toujours à combien s’élèvera la facture pour le nettoyage de dizaines de puits pétroliers et gaziers, dont plusieurs laissent fuir des hydrocarbures depuis des années.

Par ailleurs, la fin de l’exploration et d’une éventuelle exploitation d’hydrocarbures ne change rien à la consommation des Québécois, qui importent la totalité de leur pétrole et de leur gaz naturel utilisé. Ce pétrole et ce gaz proviennent des États-Unis et de l’Ouest canadien. Dans le cas du gaz, il est en bonne partie exploité par fracturation, une technique interdite au Québec.



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