Ottawa pourrait intervenir pour protéger les caribous du Québec

Certaines hardes de caribous, dont celle de la Gaspésie, sont au seuil de la disparition.
Jean-Simon Bégin Certaines hardes de caribous, dont celle de la Gaspésie, sont au seuil de la disparition.

Le gouvernement Trudeau pourrait intervenir au Québec pour protéger le caribou forestier, a appris Le Devoir. Cette option est envisagée dans un contexte où le gouvernement Legault a encore reporté récemment la mise en œuvre d’une stratégie de sauvetage de cette espèce de plus en plus menacée en raison de la destruction de son habitat, notamment par l’industrie forestière.

Dans le cadre d’une entrevue accordée au Devoir, le ministre fédéral de l’Environnement, Steven Guilbeault, a souligné que le gouvernement canadien était de plus en plus préoccupé par le déclin marqué du caribou. « On s’apprête à écrire au gouvernement du Québec sur cette question. Je dois vous dire que, de notre côté, il y a des inquiétudes sur la question des caribous au Québec », a-t-il fait valoir.

Le ministre Guilbeault a rappelé que le caribou forestier est une espèce menacée qui est protégée en vertu de la Loi sur les espèces en péril (LEP) du Canada sous le nom de « caribou des bois ». « La loi sur les espèces en péril donne au fédéral des pouvoirs importants. Ce ne sont pas des pouvoirs illimités ou une baguette magique que le ministre peut utiliser à sa guise. Mais ce sont des pouvoirs qui sont très importants », a-t-il expliqué.

« La loi nous oblige, avant d’intervenir, à avoir des négociations avec les provinces, ce que nous sommes en train de faire avec plusieurs provinces. Il y a une entente entre le Québec et le fédéral sur le caribou. Force est de constater qu’il y a des enjeux au Québec sur la question du caribou. Et moi, en tant que ministre, je vais devoir discuter très bientôt avec mes homologues au Québec », a ajouté Steven Guilbeault. Ses « homologues » québécois, dans ce cas, sont le ministre des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP), Pierre Dufour, ainsi que le ministre de l’Environnement, Benoit Charette.

Ottawa, qui a déjà critiqué le manque d’ambition des provinces en matière de protection des caribous, envisage d’ailleurs d’être plus actif dans le dossier, puisque le ministre Guilbeault a dit vouloir discuter avec les provinces de l’Ontario, du Manitoba et de la Colombie-Britannique.

« Ces conversations vont avoir lieu dans un avenir pas très lointain et, si les provinces ne respectent pas les engagements qu’elles ont pris face au gouvernement fédéral par rapport à la Loi sur les espèces en péril, ça nous permet d’intervenir », a-t-il prévenu. « Je ne souhaite pas intervenir à tout prix, quoi qu’en pensent les provinces. La loi est rédigée de telle façon qu’on préfère la négociation à l’intervention. Mais une intervention demeure possible si les provinces ne respectent pas les ententes signées. »

Habitat essentiel

Pour le directeur général de la Société pour la nature et les parcs du Canada, section Québec, Alain Branchaud, l’intervention du fédéral est souhaitable. « Face à l’inaction du Québec, le gouvernement fédéral a plusieurs options d’intervention », selon lui. Cette intervention pourrait notamment préciser des obligations de protection de l’« habitat essentiel » du cervidé, qui est bien connu dans différentes régions du Québec.

« Le gouvernement du Québec est toujours dans la même dynamique. Il veut gagner du temps et repousser à plus tard les décisions difficiles. Mais au fur et à mesure que le temps passe, on voit que la plupart des hardes sont en déclin », a rappelé lundi M. Branchaud. L’organisme analyse d’ailleurs la possibilité de lancer une action juridique en Cour fédérale afin de forcer le gouvernement du Canada à intervenir en faveur de la protection du caribou forestier.

Le gouvernement Legault a annoncé au début du mois de novembre qu’il reportait l’élaboration d’une « stratégie » devant permettre de freiner le déclin du caribou forestier. Il a par la même occasion confié un mandat de consultations régionales à une « commission indépendante » qui ne compte aucun expert de l’espèce. Son mandat consiste à mener des consultations publiques dans différentes régions, soit au Saguenay–Lac-Saint-Jean, sur la Côte-Nord, en Abitibi-Témiscamingue, dans le Nord-du-Québec et en Gaspésie. Toutes ces régions comptent une industrie forestière.

Une fois que la commission aura fait des recommandations au ministre Pierre Dufour, ce dernier devrait présenter en 2023 une stratégie de sauvegarde du caribou, a précisé lundi son cabinet.

Le temps presse pour cette espèce. Les plus récents inventaires réalisés par les experts du MFFP ont démontré que la situation continue de se détériorer pour différentes populations.

À titre d’exemple, l’inventaire aérien mené sur 28 000 km2 dans le secteur Pipmuacan (couvrant le nord du Saguenay−Lac-Saint-Jean et une portion de la Côte-Nord) a permis d’évaluer la population à seulement 225 bêtes. Dans d’autres secteurs, dont ceux de Manicouagan et de la Moyenne-Côte-Nord, les experts ont comptabilisé de quelques dizaines à quelques centaines de bêtes.

Certaines populations isolées sont au seuil de la disparition, après des années de déclin. C’est le cas des six derniers caribous de la région de Val-d’Or, qui ont été placés en captivité en mars 2020. Le même portrait se dessine pour ceux de Charlevoix et ceux de la Gaspésie.

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