L’ère du plastique étouffe la planète, terres et mers comprises

L’utilisation des polymères synthétiques a quadruplé dans le monde au cours des quatre dernières décennies.
Illustration: Laurianne Poirier L’utilisation des polymères synthétiques a quadruplé dans le monde au cours des quatre dernières décennies.

La grande orgie consumériste de fin d’année reprend. Cette série s’intéresse aux conséquences socioéconomiques, environnementales et sanitaires de quelques objets et services bon marché et surconsommés. Cette fois, l’attention se porte sur la surabondance de plastique.

La mélamine des armoires de cuisine, les silicones antiadhésives (utilisées comme isolants électriques ou en chirurgie) comme le polyester des bouteilles et des vêtements ont tous été inventés la même année, en 1941, dans les laboratoires de la Deuxième Guerre mondiale, il y a donc très exactement huit décennies. Il y a eu le temps des cavernes, l’âge de fer, l’époque moderne et nous sommes entrés depuis dans l’ère du plastique.

Environ 8,3 milliards de tonnes de plastique ont été produites depuis les années 1950. La demande pour les matières polymères synthétiques a quadruplé dans le monde au cours des quatre dernières décennies. On les trouve partout : dans les meubles, les tissus, les voitures, les ordinateurs et les téléphones, les jouets, les faux seins, les sachets de thé, les billets de banque, le vernis à ongles, la peinture et même la gomme à mâcher. L’époque est au plastoc et au toc.

La pollution générée par les livraisons d’Amazon a augmenté de 29 % l’an dernier. La multinationale a généré à elle seule environ 271 millions de kilogrammes de déchets provenant de boîtes et de sacs plastifiés selon un rapport publié par Oceana courant décembre. Au Canada, l’emballage représente plus de la moitié de déchets plastiques.

Dans la grande « cheapisation » du monde dont traite cette série, cette matière occupe finalement une place unique. Elle devrait être recyclable, mais ne l’est presque pas. Elle pourrait être revalorisée économiquement, mais l’est si peu que pas du tout. Même les citoyens consciencieux qui cherchent à s’en passer n’y arrivent que rarement.

29%

C’est l’augmentation de la pollution générée par les livraisons d’Amazon l’an dernier. À elle seule, la multinationale a généré environ 271 millions de kilogrammes de déchets provenant de boîtes et de sacs plastifiés.

« II y a certainement une relation entre la surutilisation du plastique et son faible coût », explique Sarah King, responsable de la campagne Océans et plastique de Greenpeace Canada. « On a même vu des compagnies faire marche arrière après avoir commencé à utiliser des produits plus écologiques parce que le plastique est bien meilleur marché. En fait, le prix de cette matière très néfaste quand elle n’est pas recyclée ne reflète pas du tout son coût réel sur l’environnement pendant tout son cycle de vie, de l’extraction du pétrole jusqu’à la pollution après usage. »

Les preuves de l’impact catastrophique sur l’environnement font déborder les banques de données. Les images du continent de plastique s’étendant sur l’équivalent d’au moins deux fois la superficie du Québec frappent autant que celles d’une paille retirée de la narine d’une tortue ou de cette baleine de Cuvier échouée en Norvège l’estomac rempli de trente sacs d’épicerie, d’emballage de bonbons et d’autres machins encore. La moitié des oiseaux de mer et 70 % des mammifères marins ont déjà ingéré des objets plastifiés ou se sont empêtrés dedans.

Microplastiques antipathiques

Le professeur Zhe Lu, de l’Institut des sciences de la mer de Rimouski (UQAR-ISMER), documente l’impact des microplastiques dans le fleuve et l’estuaire du Saint-Laurent, mais aussi dans le Grand Nord. Lui et des collègues de son Institut et de l’Université Lethbridge en Alberta viennent de recevoir un million de dollars d’Environnement et Changement climatique Canada pour mener des études de terrain et de laboratoire.

« Je veux comprendre combien de microplastiques se retrouvent dans l’environnement et quels sont les impacts de ces matières sur l’air, l’eau, la faune. Plus il y a de plastique à un endroit, plus il y a de potentiel de risque. Je m’intéresse aussi à l’impact des produits chimiques, antioxydants ou stabilisants, employés dans la production du plastique, qui eux aussi se retrouvent dans l’environnement. »

Le professeur Lu est originaire de Chine. Il explique que les problèmes environnementaux dans son pays, notamment la pollution atmosphérique, l’ont encouragé à devenir spécialiste de l’écotoxicologie. Il a émigré pour ses études au Manitoba il y a une douzaine d’années, puis s’est installé au Québec récemment.

Les minuscules billes qu’il traque ont un diamètre de moins de 5 mm. En deçà d’un micromètre, les scientifiques parlent plutôt de nanoplastique. Les microplastiques sont relâchés dans l’environnement pendant la lessive des fibres synthétiques ou avec l’utilisation de certains produits cosmétiques par exemple. La pêche industrielle délaisse aussi des particules.

Les chercheurs collectent et étudient les échantillons d’air, d’eau ou d’organismes vivants pour leurs études. Une nouvelle approche mise sur la capacité de réflexion lumineuse des microbilles pour développer une manière plus simple de détecter leurs présences dans l’eau du fleuve et des océans.

Le professeur explique que les plastiques s’avèrent particulièrement néfastes pour le zooplancton. « Pour les humains, on ne sait pas encore quel est l’impact exact parce qu’il est difficile de mener ce genre de recherche, précise Zhe Lu. Ce qu’on sait déjà par contre, c’est qu’on trouve des microplastiques dans le placenta des mères, qui peuvent ensuite le transmettre aux enfants. »

La source du problème

Comme en beaucoup de choses, les responsabilités de cette pollution sont partagées entre les pôles économiques, politiques et individuels. Greenpeace demande de réduire considérablement la production de nouveaux plastiques, sous-produit des matières fossiles, et recommande donc d’éliminer les matières à usage unique en mettant en place des systèmes basés sur le réutilisable.

Le Canada recyclait à peine 9 % de ses déchets plastiques en 2019. Sarah King cite le cas de la Colombie-Britannique, réputée verte, où à peine 20 % du lot est recyclé, le reste étant enfoui ou brûlé.

Le plan fédéral « jugé « trop ambitieux », et en fait irréaliste, par les groupes environnementaux promet de récupérer 55 % de ces matières d’ici 2030 et d’ici 2040. Il faudrait dépenser plus de 8 milliards pour détourner 90 % des déchets plastifiés des décharges vers quelque 160 nouvelles installations de recyclage.

« Nous avons, encore, beaucoup, beaucoup de chemin à faire pour améliorer le bilan du recyclage, souligne Mme King. Il faut mettre l’accent sur la réduction de la production puisqu’on n’arrive pas à recycler le plastique produit. En plus, l’offre sur les marchés canadiens ne permet pas de faire les bons choix environnementaux. Il existe trop peu de solutions de rechange pour un consommateur ordinaire. »

Vivre sans plastique s’avère en fait quasi impossible. Plusieurs livres et séries documentaires ont été bâtis autour de ce défi presque insurmontable. Sarah King elle-même essaie de diminuer au maximum sa vie plastifiée, mais avoue ne pas y arriver complètement.

« C’est très difficile, dit-elle. Même prendre l’avion aujourd’hui en tentant de réduire sa consommation de plastique s’avère quasi impossible. Le voyageur consciencieux refuse constamment des objets suremballés à usage unique. La pandémie a d’ailleurs fait augmenter l’utilisation du plastique et du gaspillage. Le consommateur fait de son mieux, mais il faut vraiment que les compagnies et les gouvernements bougent dans une autre direction. »

L’âge de pierre ne s’est pas arrêté par manque de pierre gratuite. L’ère du plastique perdurera vraisemblablement encore très longtemps par surabondance du plastique bon marché…

Terre et mer

Les plastiques ne se retrouvent pas seulement dans les eaux du globe. Ils contaminent mers et terres.

 

Un rapport de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) vient de montrer que les sols de la planète contiennent encore plus de plastique que les océans. Les microbilles produites par les déchets enfouis ou brûlés, mais aussi par les emballages des produits de l’agriculture, se retrouvent de plus en plus dans la chaîne alimentaire, alors que l’impact de cette consommation par les animaux et les humains demeure peu étudié. Les estimations de la FAO portent sur 12,5 millions de tonnes de plastique utilisé pour l’agriculture en 2019 combinées à 37,3 autres millions de tonnes pour l’emballage des produits alimentaires.

 

Les recherches d’impact se concentrent souvent sur la pollution par les bouteilles, les sacs, les emballages. Elles se font plus rares pour examiner le coût environnemental de la production de ces objets plastifiés, souvent à usage unique et non recyclable. Une étude pionnière publiée récemment dans Nature Sustainability vient de montrer que la situation est encore bien pire. L’empreinte carbone de la production de plastique a doublé dans le monde entre 1995 et 2015 pour totaliser 4,5 % des émissions de gaz à effet de serre. Cette hausse s’explique en partie par l’augmentation de la production de plastique dans des économies comme la Chine, l’Inde, l’Indonésie ou l’Afrique du Sud utilisant beaucoup le charbon.

 

Correction: La version originale a été modifiée pour préciser que la position de Greenpeace 
pour éliminer les plastiques et de mettre en place des systèmes basés sur le réutilisable, non pas d'introduire le recyclage systématique des objets. 



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