250 cerfs de trop au parc des Îles-de-Boucherville

Le gouvernement du Québec connaît le problème depuis plusieurs années, mais il n’a toujours pas trouvé de solution.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir Le gouvernement du Québec connaît le problème depuis plusieurs années, mais il n’a toujours pas trouvé de solution.

Le parc national des Îles-de-Boucherville est confronté à un sérieux problème de surpopulation de cerfs de Virginie, a appris Le Devoir. Les données officielles démontrent qu’il y a au moins 250 cerfs de trop, ce qui a des conséquences importantes sur cet écosystème protégé. Mais même si le gouvernement est au fait du problème depuis plusieurs années, il n’a toujours pas trouvé de solution pour régler la situation.

Selon le plus récent inventaire disponible auprès du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP), soit celui de 2021, on retrouve 299 cerfs dans le parc national des Îles-de-Boucherville, un milieu protégé constitué de cinq petites îles situées sur le cours du fleuve Saint-Laurent, entre Montréal et Boucherville. Concrètement, la densité de cervidés y est de 30 bêtes par kilomètre carré (km2). À titre de comparaison, au plus fort de l’abondance de cerfs sur l’île d’Anticosti, on comptait 20 bêtes au km2.

La progression du cheptel dans le parc national des Îles-de-Boucherville a d’ailleurs été très rapide, puisque leur nombre a plus que doublé en six ans. En 2015, le MFFP recensait 142 individus, soit une densité de 15 cerfs par km2. Or, « selon la littérature scientifique, la densité de cerfs dans son habitat optimal devrait être de 5 cerfs au km2 d’habitat afin de respecter la capacité de support du milieu », précise le ministère dans une réponse écrite.

Cela signifie qu’il y a six fois trop de cerfs de Virginie dans le parc, soit 250 bêtes en trop. En comparaison, au parc Michel-Chartrand, à Longueuil, la saga de l’abattage des cerfs en surnombre concerne entre 55 et 60 bêtes en trop, sur un cheptel d’environ 70 cervidés.

La surpopulation de cerfs du parc national a des conséquences négatives sur cet habitat naturel protégé par le gouvernement du Québec depuis 1984. « Cette surpopulation de cerfs a des impacts sur la flore et la régénération de la forêt, la santé des populations de cerfs; elle contribue à augmenter les risques de transmission de maladies et de pathogènes (dont la maladie de Lyme) et de collisions routières », explique la Société des établissements de plein air du Québec (SEPAQ), dans une réponse écrite.

Selon les informations obtenues auprès d’une personne bien au fait du dossier, une douzaine de jeunes cerfs de Virginie seraient par ailleurs décédés l’hiver dernier, possiblement en raison du manque de nourriture s’offrant à eux.

Cette situation n’étonne pas Martin-Hugues St-Laurent, professeur au Département de biologie de l’Université du Québec à Rimouski. « Si on ne contrôle pas leur nombre, les animaux vont brouter tout ce qu’il y a de disponible dans l’écosystème. On peut alors voir des mortalités de jeunes en hiver, parce qu’ils sont plus vulnérables. Les mortalités risquent d’augmenter dans les prochains hivers. On peut même craindre des mortalités massives », fait-il valoir.

Décision à venir

Après la controverse suscitée à Longueuil, le sujet semble pour le moins sensible au MFFP. Le ministère n’a pas donné suite à nos demandes répétées, depuis le 9 décembre, pour obtenir une entrevue avec un porte-parole. Quant à la SEPAQ, elle a refusé de nous accorder une entrevue.

Est-ce que vous comptez réduire le nombre de cerfs dans le parc national des Îles-de-Boucherville ? « Aucune décision n’a été prise pour le moment en ce qui a trait à cette question », précise la SEPAQ, par courriel. L’organisme gouvernemental dit « collaborer » avec les membres du « comité » mis en place par le MFFP pour « trouver une solution régionale à la problématique » de surpopulation de cerfs de Virginie.

Le ministère indique pour sa part qu’il « coordonne ce comité qui accompagne les municipalités et organisations aux prises avec des enjeux comparables et accompagne ceux-ci dans le diagnostic de leur situation, l’analyse des outils et pistes d’action en fonction des expériences similaires et documentées dans la littérature scientifique ».

Dans le cas du parc national, la SEPAQ rappelle par ailleurs que, depuis 2017, quelque 17 000 arbres ont été plantés dans des zones clôturées, à l’abri du broutage des cervidés. Ce sont 21 de ces « exclos » qui ont été aménagés dans le parc pour favoriser la croissance de la végétation.

Opinion publique

Ces solutions ne seront pas suffisantes pour éviter une dégradation de l’écosystème et une hausse de la mortalité des cerfs de Virginie. « La chasse est le meilleur moyen pour rétablir la situation », insiste M. St-Laurent. « La mise à mort peut être faite de façon éthique et responsable », ajoute-t-il, en précisant que toute cette viande pourrait être distribuée aux banques alimentaires. Il serait ensuite possible d’intervenir pour « stériliser » les femelles restantes, mais cette opération serait à refaire dans quelques années.

M. St-Laurent souligne que le déménagement des animaux dans un autre milieu naturel est une mauvaise idée. « Si on fait cela, on déplace les animaux dans des secteurs qu’ils ne connaissent pas. Ils tombent plus facilement entre les griffes d’un prédateur, ils sont plus facilement frappés par des voitures et ils ont de la difficulté à trouver leur nourriture. Ils sont aussi en compétition avec les cerfs de Virginie déjà présents dans le milieu et ils peuvent transporter des parasites ou des maladies qui n’étaient pas présents dans le milieu. »

L’abattage de 250 cerfs serait toutefois très difficile à faire passer dans l’opinion publique, selon Marco Festa-Bianchet, professeur titulaire au Département de biologie de l’Université de Sherbrooke. « Ce n’est pas un problème de gestion de la faune. C’est un problème de gestion de l’opinion publique. C’est d’ailleurs un problème que nous voyons de plus en plus en milieu urbain. Il faudrait faire une campagne d’information et prévoir des mesures, pour que les gens comprennent les impacts de la surpopulation de cerfs. »

Que ce soit à Longueuil, à Montréal ou au parc national des Îles-de-Boucherville, il semble toutefois plus simple de ne pas agir, malgré les conséquences, déplore Marco Festa-Bianchet. « C’est souvent plus facile pour un politicien de ne rien faire et d’éviter la controverse, même si la surpopulation détruit des habitats naturels et que des cerfs vont mourir de faim. »



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