L’environnement, parent pauvre du temps des Fêtes

Le temps des Fêtes met en lumière notre propension à la surconsommation matérielle, malgré un souci de l'environnement.
Illustration: Vincent Tourigny Le temps des Fêtes met en lumière notre propension à la surconsommation matérielle, malgré un souci de l'environnement.

Le temps des Fêtes met en lumière notre propension à la surconsommation matérielle, et ce, même si les Québécois affirment, sondage après sondage, qu’ils se préoccupent de la protection de l’environnement. Il existe néanmoins des avenues pour sortir de la spirale consumériste, pour notre mieux-être et celui d’une planète qui souffre des excès de notre système économique.

Un sondage mené récemment par le Conseil québécois du commerce de détail (CQCD) saluait « l’optimisme retrouvé » des consommateurs, malgré le spectre toujours omniprésent de la pandémie. Selon les données recueillies par l’association, les Québécois sont nombreux à avoir profité des soldes du Vendredi fou et à vouloir magasiner au Boxing Day, mais ils prévoient aussi de dépenser plus qu’avant la crise sanitaire durant la période des Fêtes, notamment pour l’achat de cadeaux, de nourriture, de vêtements et d’alcool. Bref, on assiste à un retour à la normale, avec tout ce que cela suppose comme excès de consommation matérielle.

« Le temps des Fêtes est de toute évidence propice à la surconsommation et exacerbe le gaspillage, tant pour les objets qui ne seront pas utilisés que pour les repas et aliments qui prendront le chemin du bac brun ou de la poubelle plutôt que d’être mangés », déplore Amélie Côté, analyste en réduction à la source chez Équiterre.« On analyse souvent la crise climatique sous la lorgnette des secteurs comme celui de l’industrie fossile, des transports ou de l’agriculture, mais ceux-ci ont tous quelque chose en commun : ils sont intrinsèquement liés à notre consommation. »

Même son de cloche du côté du titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal, Pierre-Olivier Pineau. « Comme notre mode de vie n’est globalement pas cohérent avec les objectifs climatiques, nos célébrations du temps des Fêtes ne le sont pas plus. Nos modes de transport sont trop énergivores, nos achats sont encore trop axés sur des biens matériels neufs, et notre alimentation est trop axée sur des produits animaux, soit les viandes et les produits laitiers. »


Les repas en famille, où on retrouve le plus souvent viandes, volailles ou fruits de mer, viennent en effet avec une empreinte environnementale non négligeable. Uniquement en tenant compte de la production, chaque kilogramme (kg) de bœuf génère environ 30 kg de gaz à effet de serre (GES, en équivalent CO2), selon les différentes données disponibles. Pour le porc, le compte s’élève à 12 kg pour chaque kilo produit, contre 10 kg pour la dinde et 7 kg pour le poulet. Quant aux crevettes d’élevage, leur bilan carbone avoisine les 27 kg par kilo, selon des données publiées par un organisme associé à l’Université d’Oxford.

Le bilan carbone de l’alcool est généralement moins élevé, avec une moyenne de 1,1 kg par bouteille de vin pour la France, mais cela, sans compter son transport jusqu’ici. La viticulture nécessite cependant une très grande quantité d’eau.

Déchets

En exacerbant notre consommation matérielle, la période des Fêtes amplifie aussi la production de déchets, dont les Québécois sont déjà de gros producteurs sur une base annuelle : 710 kg par Québécois en 2020, selon les données de Recyc-Québec. Même si les bacs de récupération et de compost font partie de notre quotidien depuis longtemps, il reste encore beaucoup à faire.

Selon le plus récent bilan de Recyc-Québec, soit celui de 2018 (le prochain sera publié en 2022), le taux de recyclage des matières recyclables provenant des résidences atteignait 52 %. Ce taux était nettement plus faible pour le verre (28 %), comme celui des bouteilles de vin, et le plastique (25 %), omniprésent dans le temps des Fêtes. Dans le cas des matières organiques, comme les restants de tables, le taux de recyclage atteignait seulement 27 %.

Le récent sondage du CQCD indique par ailleurs que l’achat de vêtements et d’appareils électroniques fait partie des priorités de la liste des consommateurs québécois en vue du temps des Fêtes. Or, dans les deux cas, d’importantes quantités des matières finissent au dépotoir ou ne sont jamais récupérées. Selon les données de Recyc-Québec, pour 63 000 tonnes de « vêtements et autres articles de textiles » récupérées en 2018, 74 000 tonnes ont été envoyées à la poubelle.

Pour les téléphones cellulaires, le bilan 2018 de Recyc-Québec précise que le taux de récupération a atteint à peine 9 %. Dans le cas des ordinateurs portables et des tablettes, le taux chute à seulement 3 %, et à 1 % pour les systèmes « audio-vidéo portables », comme les iPod. Sans compter les impacts environnementaux et sociaux de la production des biens qui ont une courte durée de vie.

Écolo à l’année ?

Bien au fait des impacts environnementaux de la consommation matérielle et alimentaire du temps des Fêtes, Valériane Champagne-Saint-Arnaud, professeure au Département de marketing à l’Université Laval, plaide pour une réflexion qui va au-delà de cette période très limitée dans le temps.

« Personne ne nous demande d’être parfaits en tout temps, surtout après le Noël 2020. Si on se dit qu’on veut manger de la tourtière à la viande, c’est tout à fait normal. Mais si on peut réduire sur toute l’année notre impact climatique, alors pourquoi pas la dinde et la tourtière à Noël, mais aussi des cadeaux ? Je préfère voir un citoyen qui se permet quelques péchés non écologiques durant le temps des Fêtes, mais qui réduit son empreinte environnementale tout au long de l’année », fait-elle valoir.

« Même si on parle de surconsommation et d’impacts sur l’environnement, je n’ai pas l’impression qu’on va réduire notre consommation. Il faut donc inciter les consommateurs à réfléchir pour se réorienter vers des éléments qui sont plus bénéfiques pour l’environnement », ajoute Caroline Boivin, professeure titulaire à l’École de gestion de l’Université de Sherbrooke.

« La consommation, aussi responsable soit-elle, n’est pas un acte en vase clos. Elle génère des impacts à toutes les étapes du cycle de vie des objets : quand on extrait les ressources pour les créer, quand on les transforme, quand on les transporte, quand on les utilise, quand on les gère en fin de vie, ou pire, quand on les gaspille », souligne néanmoins Amélie Côté.

Coauteur du livre Pour une écologie du 99 %, publié chez Écososiété, Arnaud Theurillat-Cloutier estime pour sa part qu’il peut être difficile, pour les citoyens, d’échapper à la surconsommation qui caractérise la période de Noël. « Il y a une pression sociale très forte et qui est liée à une fête qui est culturellement très importante en Occident. Mais elle a été récupérée largement par la consommation, qui est au cœur de notre société et qui est beaucoup plus importante pour la profitabilité des entreprises que pour le sens que les individus donnent à leur existence. »

« Déconsommation »

Cette pression sociale peut aussi mener à une forme de surenchère de la quantité et de la valeur des cadeaux offerts, selon M. Theurillat-Cloutier. « L’achat de cadeaux, mais surtout leur grosseur et leur prix, va donner, aux gens qui les achètent comme aux gens qui les reçoivent, une idée de leur statut social dans la hiérarchie de nos sociétés. Une partie de cela est liée au fait que nous sommes des sociétés très inégalitaires et on cherche à se démarquer. La consommation peut servir en partie à démontrer que nous sommes plus riches que nous ne le sommes véritablement. »

Dans ce contexte, Pierre-Olivier Pineau invite à revoir en profondeur nos façons de faire. « Pour les cadeaux, il vaut mieux offrir des services (cinéma, théâtre, musique, soins personnels, etc.) qui sont moins consommateurs de matériaux dont l’extraction, la production et le transport sont source d’émissions de gaz à effet de serre, mais aussi éviter les objets neufs. Opter pour un menu végétarien, voire végétalien, serait non seulement mieux pour les enjeux climatiques, mais sans doute plus en phase avec l’esprit de Noël, qui évoque le partage et l’amour, et non pas l’élevage intensif et les abattoirs », fait-il valoir.

Valériane Champagne-Saint-Arnaud propose d’aller plus loin en se tournant vers la « déconsommation », qui est une forme de décroissance. « Depuis quelques années, je n’achète plus de cadeaux de Noël pour ma famille : je prépare des boîtes de repas maison. C’est certainement plus long que de faire un saut au centre d’achats, mais le plaisir est largement décuplé. La préparation des cadeaux commence dès le printemps, quand je prépare les semences pour le jardin : courges, carottes, poireaux, etc. Je sais déjà que ça sera transformé à Noël en potages, quiches ou pâtés. Sincèrement, c’est le genre de cadeaux que j’ai le plus de plaisir à donner, parce qu’il est doux pour la planète, qu’il est chouette à préparer et qu’il fait réellement plaisir. »



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