Bond sans précédent de la popularité des VUS et autres «camions légers» au Québec

Le transport routier représente plus de 35 % du bilan d’émissions de gaz à effet de serre de la province.
Alexandre Shields Le transport routier représente plus de 35 % du bilan d’émissions de gaz à effet de serre de la province.

Les « camions légers », dont les véhicules utilitaires sport (VUS), ont connu un bond de popularité sans précédent au Québec l’an dernier, selon les plus récentes données disponibles. Plus de 140 000 de ces véhicules se sont ajoutés sur les routes de la province. Le gouvernement Legault mise sur l’électrification de ces camions pour réduire leur poids grandissant dans le bilan des émissions de gaz à effet de serre de la province.

Selon des données qui viennent d’être mises à jour par l’Institut de la statistique du Québec (ISQ), la progression en 2020 du nombre de « camions légers » en circulation dans la province a été la plus forte jamais enregistrée. Pas moins de 140 203 nouveaux véhicules de cette catégorie, qui comprend les très populaires VUS, se sont ajoutés au parc automobile de la province entre les années 2019 et 2020. Le total, en 2020, s’élevait ainsi à 2 199 562, soit une croissance de 170 % en une décennie.

Cette progression annuelle record suivait une autre hausse parmi les plus élevées enregistrées dans les données disponibles, soit depuis l’an 2000. Entre 2018 et 2019, 114 268 « camions légers » se sont ajoutés, alors que leur nombre franchissait le cap des deux millions dans la province.

Quant à la croissance moyenne enregistrée durant les cinq années qui vont de 2015 à 2020, elle s’est élevée à plus de 110 000 nouveaux camions légers par année, pour un total de plus d’un demi-million en cinq ans. Cette croissance des véhicules réputés plus énergivores se produit par ailleurs dans un contexte de recul des véhicules de promenade de la catégorie « automobile » depuis 10 ans.

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La hausse de la popularité des camions légers et autres VUS a été observée dans toutes les régions administratives du Québec en 2020, selon ce qui se dégage des données de l’ISQ. Si leur nombre est en croissance dans différentes régions plus rurales où on trouve de vastes territoires, comme le Saguenay–Lac-Saint-Jean, l’Abitibi-Témiscamingue ou la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine, les régions très urbaines ne sont pas en reste.

À Montréal, le nombre de camions légers a crû de 17 155 véhicules entre 2019 et 2020, pour atteindre un total de 314 309. La hausse est d’ailleurs continue depuis plusieurs années, si bien que leur nombre a augmenté de 180 % en 10 ans dans la métropole. Pendant que le nombre de camions légers bondissait de 140 224 véhicules de promenade en une décennie, celui de la catégorie « automobile » reculait de 66 049 véhicules.

Dans la région de la Capitale-Nationale, le nombre de camions légers a connu une croissance de 12 897 véhicules entre 2019 et 2020, tandis que leur nombre a pratiquement doublé en une décennie. Le même type de croissance, sur une période de 10 ans, a été observé à Laval.

À lui seul, le transport routier représente plus de 35 % du bilan d’émissions de GES de la province, selon les plus récentes données publiées par le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MELCC), soit celles de 2018. Entre 1990 et 2018, les émissions des camions légers ont par ailleurs augmenté de 146,8 %, alors que leur nombre sur nos routes augmentait de 268 %, selon les données gouvernementales.

Électrifier les VUS

Est-ce que le ministre de l’Environnement, Benoit Charette, estime que la popularité de ce type de véhicules représente un risque pour l’atteinte des cibles climatiques du Québec ? « Notre objectif est d’électrifier l’ensemble du secteur du transport routier. Les VUS sont donc évidemment dans notre mire. Nous avons des cibles ambitieuses pour électrifier nos transports et un plan crédible pour les atteindre », a répondu vendredi le cabinet du ministre dans un courriel au Devoir.

Titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal, Pierre Olivier Pineau est pour sa part catégorique : « La popularité des camions légers fait partie des principaux risques compromettant l’atteinte des cibles de réduction des GES. Non seulement ce sont des fonds dépensés pour accentuer le problème de la pollution et de la congestion, mais ils cristallisent nos habitudes de logement, qui tendent de plus en plus vers l’étalement urbain, et viennent rendre plus difficile la rentabilité du transport en commun. »

Avec ces 140 203 nouveaux camions légers sur les routes, ajoute-t-il, « les Québécois ont investi des milliards dans le problème en 2020, comme ils le font de plus en plus ces dernières années. Ces véhicules sont une garantie de vente de produits pétroliers pour les années à venir, qui rendent pratiquement illusoire l’atteinte de réduction de 40 % de la vente des produits pétroliers en 2030 », soit l’objectif de la politique énergétique.

Selon lui, l’électrification de véhicules comme les VUS n’est pas la solution, contrairement à ce qu’affirme le ministre Benoit Charette. Cela permettrait d’améliorer le bilan des émissions de GES, mais leur utilisation envoie également le message que l’étalement urbain est « acceptable ». « Alors qu’il faudrait se regrouper, on s’éloigne physiquement les uns des autres. Et cela nous éloigne d’autant plus de nos objectifs climatiques », souligne M. Pineau.

Pour réduire l’attrait des véhicules énergivores, il estime que le bannissement de la publicité pourrait être « intéressant », mais il presse surtout le gouvernement d’imposer « des frais supplémentaires sur l’achat et l’immatriculation », ainsi qu’« une taxe kilométrique qui s’appliquerait à tous les véhicules, mais qui pénaliserait davantage les plus gros véhicules ».

Réduire la publicité ?

Analyste politique spécialisée en mobilité durable chez Équiterre, Andréanne Brazeau estime pour sa part que l’électrification des transports est, en règle générale, « une solution parmi d’autres éléments » dans l’éventail des solutions à mettre en œuvre pour réduire l’impact environnemental du secteur des transports. Dans le cas des véhicules personnels les plus polluants, elle souligne elle aussi la nécessité d’imposer une tarification supplémentaire pour réduire l’attrait des véhicules comme les VUS.

Équiterre fait aussi partie d’une coalition de groupes environnementaux qui réclament un resserrement des règles qui encadrent la publicité automobile, qui réserve une large place aux véhicules les plus énergivores, malgré le contexte de la crise climatique. Cette omniprésence dans la publicité « nourrit la demande pour les VUS », fait valoir Mme Brazeau.

Plus tôt cette année, le ministre Charette a fermé la porte à l’idée de réglementer davantage la publicité des VUS. « Le plan de mise en œuvre du Plan pour une économie verte, qui couvre essentiellement les cinq prochaines années, ne prévoit pas de mesures à ce niveau. En ce moment, ça ne fait pas partie du bouquet de mesures qu’on va implanter », faisait-il valoir en avril dernier. « Est-ce que la réflexion va évoluer dans les prochaines années ? C’est toujours possible, mais ce n’est pas un élément qui est actuellement considéré dans notre plan de mise en œuvre. »

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