Faut-il cesser de faire des enfants pour sauver le climat?

La question est pour le moins délicate. Est-ce que la croissance de la population mondiale menace le climat ? Dans ce contexte, faudrait-il cesser de faire des enfants ? Si le débat est souvent lancé de façon maladroite, il n’en permet pas moins de mettre en lumière les disparités abyssales qui existent à l’échelle de l’humanité, mais aussi l’ampleur de notre empreinte carbone et de notre incidence sur les ressources de la planète.

Depuis maintenant deux semaines, la communauté internationale réunie à la 26e conférence des Nations unies sur le climat (COP26) discute des moyens à prendre pour éviter le naufrage climatique : réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) du transport et de la production d’électricité, protéger les forêts, développer les énergies renouvelables et les technologies de séquestration du carbone, faire jouer les règles du marché pour accélérer la transition, etc. Une question soulève toutefois peu d’intérêt : la croissance ininterrompue de la population mondiale, qui est passée de 1,5 milliard de personnes en 1900 à plus de 7,8 milliards de personnes en 2021.

La littérature scientifique sur le sujet est d’ailleurs peu abondante. Une étude diffusée en 2017 dans la revue scientifique consacrée à l’environnement Environmental Research Letters concluait cependant que le fait d’avoir « un enfant de moins » pouvait avoir « un effet considérable » en matière de réduction des émissions de GES. Il faut toutefois noter que ces conclusions s’appliquaient seulement aux « pays développés » et qu’elles utilisaient une méthode de calcul qui a été critiquée depuis, notamment parce qu’elle tenait pour acquis qu’un enfant né aujourd’hui aurait une empreinte carbone qui s’inscrirait dans une tendance historique de hausse continue.

Titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur l’atténuation des changements climatiques et la forêt tropicale à l’Université McGill, Catherine Potvin estime que les résultats de cette étude témoignent surtout des immenses disparités qui existent dans le monde lorsque vient le temps d’analyser l’empreinte environnementale d’un être humain. « Tous les humains ne sont pas égaux. Dans le cas des communautés autochtones avec lesquelles je travaille en Amérique latine, une famille de six ou huit personnes a moins d’effets sur notre planète qu’un couple de Québécois. Tout dépend donc du mode de vie des gens et de leur voracité dans l’utilisation de ressources et d’énergie. »

Les chiffres lui donnent raison. Alors que les émissions de GES par habitant se situent en moyenne à 4,5 tonnes métriques par année à l’échelle de la planète, selon la Banque mondiale (données de 2018), celles d’un Canadien dépassent les 15,5 tonnes. C’est deux fois les émissions d’un Chinois, trois fois celles d’un Français, huit fois celles d’un Indien et 22 fois la moyenne pour un habitant de l’Afrique subsaharienne.

Surconsommation

Ces données ne disent pas tout, puisqu’elles ne prennent pas pleinement en compte notre consommation de biens, notre production de déchets ou les répercussions de notre régime alimentaire, qui réserve une large place aux protéines d’origine animale. En fait, si tous les humains consommaient comme les Canadiens, l’humanité aurait déjà consommé la totalité des ressources que la planète pouvait générer en 2021, et ce, dès le 14 mars. C’est ce qu’on appelle le « jour du dépassement ».

Il est donc urgent d’en prendre conscience, insiste Mme Potvin. « Le véritable problème est notre consommation des ressources. C’est à cela qu’il faut s’attaquer, parce que notre modèle n’est pas durable. Chaque bébé qu’on met au monde devient un ogre sur le plan de la consommation de ressources, comme nous le sommes collectivement. Mais si on changeait de trajectoire, ce serait très différent pour nos enfants, et on réussirait à s’en sortir. »

Or, ce changement n’est toujours pas en vue, déplore celle qui étudie les questions climatiques depuis près de 40 ans. « On refuse de remettre notre mode de vie en question, alors que nous critiquons constamment la Chine. Mais un citoyen chinois consomme beaucoup moins de ressources que chaque Québécois. Nous sommes des obèses de la consommation énergétique, mais on préfère pointer quelqu’un d’autre que de se remettre en question. »

Professeur au Département des sciences économiques de l’UQAM, Charles Séguin estime lui aussi qu’en Occident, la solution à la crise climatique ne réside pas dans le fait de ne plus avoir d’enfants. « Si on ne fait pas d’enfants, les résultats de cette action seront très lents, puisque c’est davantage à l’âge adulte que les émissions deviennent importantes. À ce compte-là, aussi bien s’enlever sa propre vie, puisque les résultats seront plus rapides. On peut agir plus vite en décarbonant nos économies, notamment en s’attaquant directement aux sources, dont les combustibles fossiles. » Ceux-ci comblent toujours 80 % des besoins énergétiques mondiaux.

« Le problème n’est pas tant le nombre d’enfants que le mode de vie des nations riches, qui est insoutenable. Il est possible et plus que nécessaire de changer les habitudes de surconsommation des nations riches, qui doivent également aider les pays en développement à réussir à faire une transition verte et juste », ajoute le porte-parole de la campagne climat de Greenpeace, Patrick Bonin. Citant des données publiées en octobre par la World Inequality Database, il rappelle que les 10 % de citoyens les plus riches de la planète sont responsables de près de 50 % des émissions liées à la consommation.

Population croissante

Il n’en demeure pas moins que la population mondiale poursuit sa croissance. Elle devrait atteindre 9 milliards de personnes en 2050, puis 11 milliards en 2100. Dans ce contexte, il serait essentiel d’aider les régions du monde où la croissance démographique est la plus forte, souligne Solène Lardoux, professeure agrégée au Département de démographie de l’Université de Montréal.

« Le taux de fécondité est associé à un problème flagrant d’inégalités dans le monde. Aujourd’hui, une naissance sur quatre est en Afrique subsaharienne, où les gens vivent en moyenne avec moins de 1,90 $ par jour. Il faut donc travailler avec eux, pour leur permettre d’accéder à l’éducation et à des emplois de qualité, mais aussi pour donner la possibilité aux femmes d’avoir moins d’enfants. Si on agissait ainsi, ils suivraient le même mouvement démographique que nous avons connu dans les pays du Nord », explique Mme Lardoux.

Même si le rythme de croissance de la population mondiale montre déjà des signes de ralentissement, il est tout aussi important de changer collectivement nos modes de transport, l’aménagement du territoire et notre régime alimentaire, pour adopter une diète « à base de plantes », explique la directrice générale d’Équiterre, Colleen Thorpe. Une aspiration qui est d’ailleurs inscrite dans la version préliminaire du prochain rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC).

Les mises en garde sans équivoque de la science climatique n’ont pourtant pas encore provoqué les remises en question nécessaires, si bien qu’une partie de la jeunesse désespère plus que jamais de l’avenir. Selon une étude menée auprès de 10 000 jeunes (16 à 25 ans) d’une dizaine de pays, dont les résultats ont été publiés en septembre, deux jeunes sur cinq hésiteraient désormais à avoir des enfants. Leur crainte ? Que l’inaction climatique conduise le monde à la catastrophe. En outre, pas moins de 56 % des répondants estiment même que l’humanité est déjà « condamnée ».

À voir en vidéo