Bonne COP, «bad» COP: le leurre de la croissance verte

«Différentes parties du monde naturel sont en train d’être marchandisées, voire financiarisées, alors qu’elles ne devraient pas du tout subir cette transformation puisque ce ne sont pas des marchandises», explique Hélène Tordjman.
Photo: Scott Heppell Associated Press «Différentes parties du monde naturel sont en train d’être marchandisées, voire financiarisées, alors qu’elles ne devraient pas du tout subir cette transformation puisque ce ne sont pas des marchandises», explique Hélène Tordjman.

Marchandisation de la nature, valeur comptable de la biodiversité et autres perspectives utilitaires sur le vivant : Hélène Tordjman, une économiste, maîtresse de conférences à la Sorbonne et membre du Centre de recherche en économie de Paris Nord, livre une critique radicale du capitalisme écologique encore triomphant à Glasgow. Elle a publié cette année La croissance verte contre la nature : critique de l’écologie marchande (La découverte). Propos recueillis par Stéphane Baillargeon.

Les dirigeants de la planète se réunissent à la conférence de Glasgow sur les changements climatiques (la COP26). Comment jugez-vous cette rencontre ou les précédentes ?

C’est, comme d’habitude, seulement des promesses qui ne mènent à rien ou à si peu. On n’avance pas. Ce n’est pas complètement inutile au sens où ces conférences permettent de remettre sur le devant de la scène la question écologique. Mais comme il n’y a aucun cadre contraignant, les États s’engagent et, ensuite, ils ne tiennent pas leurs promesses. On le voit bien en France, pays qui a tout de même organisé l’Accord de Paris. Les engagements français n’ont pas du tout été respectés, au point que l’État a été condamné par la justice pour son inaction climatique. Cela n’empêche pas le président Macron de répéter un discours très volontariste. C’est affligeant. Partout, il y a un double discours que les journalistes ne repèrent pas assez pour mettre les gouvernants face à leurs engagements, à leurs mensonges et à leurs contradictions.

Comment vous-même vous intéressez-vous à ces questions en tant qu’économiste ?

Depuis mon doctorat sur les dynamiques spéculatives, je m’intéresse au marché comme institution centrale du capitalisme. Avec la montée des problématiques écologiques, je me suis penchée sur le phénomène de l’extension des marchés à des réalités, en particulier la nature, a priori non marchandes. Différentes parties du monde naturel sont en train d’être marchandisées, voire financiarisées, alors qu’elles ne devraient pas du tout subir cette transformation puisque ce ne sont pas des marchandises. Une marchandise est produite en vue de l’échange marchand, ce qui n’est pas le cas de l’information génétique ni de la pollinisation.

D’où vient cette perspective utilitariste et marchande sur la nature ?

La notion de capital naturel, comme on disait déjà capital humain, apparaît à la fin des années 1980, le marché étant relégitimé en tant qu’institution privilégiée de coordination des activités économiques. La nature est maintenant perçue comme un capital à protéger et à faire fructifier pour produire des revenus annuels qui sont appelés des « services écosystémiques », un autre nouveau terme. Selon cette perspective, la nature nous rend ces services écosystémiques, par exemple la régulation du climat ou de la pollinisation. Si on lui donnait une valeur financière, il deviendrait coûteux de la détruire et avantageux de la protéger, ce qui inciterait les agents économiques à agir pour le bien commun.

Quels sont les exemples les plus frappants de cette marchandisation du vivant ?

On connaît bien l’exemple des gènes transformés en marchandises. Des milliers d’experts travaillent aussi à donner un prix à des espèces, à des paysages ou à la séquestration du carbone. Les méthodes d’évaluation peuvent se faire avec des enquêtes auprès des gens. On leur demande par exemple : quel prix seriez-vous prêts à payer par an pour soutenir une politique de conservation du grizzli ou de la baleine bleue ? La réponse donne la valeur de l’espèce. On arrive à des résultats qui n’ont aucun sens. Quand les Américains veulent payer 63 $ pour protéger le saumon du Pacifique et seulement 8 $ pour celui de l’Atlantique, on imagine qu’il y a plus de pêcheurs de saumons dans l’ouest que dans l’est des États-Unis. C’est ce qu’on appelle en statistiques un biais d’échantillonnage. Si on demande aujourd’hui à une femme afghane combien elle est prête à payer pour protéger le panda géant, à mon avis, ça ne sera pas beaucoup.

Quelle est la place de cette évaluation marchande des écosystèmes dans le discours écologique ?

Cette idée est en train de dominer les discours sur la protection de la nature et certaines grandes associations écologistes, comme le WWF [le Fonds mondial pour la nature], The Nature Conservancy ou l’UICN [l’Union internationale pour la conservation de la nature], tombent dans le panneau en défendant des pratiques de compensations écologiques qui constituent en fait un droit de détruire : ce qu’on détruit ici peut être compensé en conservant là. Auparavant, pendant tout le XXe siècle, protéger la nature revenait à créer des espaces protégés, à sanctuariser de grands pans des territoires. Le changement de paradigme est devenu explicite avec la Convention sur la diversité biologique signée au Sommet de la terre à Rio en 1992, au même moment que la grande convention-cadre sur les changements climatiques. Ce traité international promeut explicitement des instruments de marché fondés sur les incitations par les prix. La première position en découlant, le protocole de Kyoto, proposait de donner un prix au carbone.

C’est encore une solution défendue à la COP26, y compris par le Canada. Comment jugez-vous la bourse du carbone ?

C’est un droit de polluer. On postule qu’en fixant un nombre maximal de permis on limitera les émissions. Le résultat n’est pas du tout concluant : le marché du carbone n’a pas empêché les émissions de gonfler, au contraire. L’Union européenne a même distribué gratuitement des permis aux entreprises, et en quantité tellement importante qu’on s’est retrouvé avec un surplus de l’offre.

Que dire alors de la croissance verte discutée à Glasgow ?

C’est un oxymore. Ce n’est pas possible. L’économie productiviste capitaliste prétend maintenant pouvoir sauver ce qu’elle a contribué à détruire. Les outils du capitalisme qui ont mené à la catastrophe ne peuvent pas aider à en sortir. C’est une fuite en avant, une position absurde et paradoxale. Seules les grandes firmes transnationales en profitent : elles peuvent imposer leurs priorités au politique, et c’est exactement ce qu’elles font. Ces grands acteurs économiques et financiers n’ont aucun intérêt à arrêter de polluer. Bref, le capitalisme vert propose une fausse solution. On n’y arrivera pas comme ça.

Comment alors ? Que préconisez-vous ?

On ne peut pas sortir de l’impasse en restant dans ce système. Il faut repenser fondamentalement nos modes de production, nos modes de consommation et nos modes de distribution des richesses. Les enjeux sont vitaux. Le capitalisme agit comme un rouleau compresseur sur les êtres humains et sur la nature. Évidemment, il n’y a pas de recette simple pour arriver à ce grand bouleversement.

Sur quels fondements philosophiques ou éthiques repose cette mutation économique ou industrielle ?

Il y a une révolution philosophique et anthropologique à accomplir pour retrouver un respect du vivant. On touche aux fondements de la modernité occidentale, à cette idée faisant de l’humain le maître et le possesseur de la nature, comme le disait Descartes. Cette vision complètement anthropocentrique croit que les autres formes de vies ne sont sur Terre que pour servir l’humanité. Les écomodernistes poussent encore d’un cran en disant que la vraie nature n’existe plus, mais que l’humain, tellement fort avec sa science et sa technique, va pouvoir recréer une nouvelle nature. On voit donc apparaître des propositions pour modifier les écosystèmes et les rendre censément plus efficaces. On le dit comme ça réellement, comme si la nature était là pour être « efficace ». On a des outils comme le forçage génétique pour éradiquer ou modifier les espèces qui nous dérangent. Cette vision prométhéenne envisage aussi d’améliorer l’être humain ou de faire revivre des espèces disparues. Un projet veut « déséteindre » le mammouth laineux pour revitaliser la toundra arctique et lui permettre de capter du carbone. Vraiment, il a une révolution philosophique et anthropologique à mener pour retrouver un respect du vivant, et cela passe par une certaine humilité.

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