La crise climatique menace la santé mentale des Québécois

Un feu de forêt en Californie, en août dernier. Si le pire des effets des changements climatiques reste à venir, ceux-ci ont déjà un impact sur la santé mentale.
Photo: Patrick T. Fallon Agence France-Presse Un feu de forêt en Californie, en août dernier. Si le pire des effets des changements climatiques reste à venir, ceux-ci ont déjà un impact sur la santé mentale.

La crise climatique a déjà des répercussions sur la santé mentale des Québécois, et celles-ci risquent de s’aggraver au cours des prochaines années, conclut la plus importante étude universitaire menée jusqu’ici sur cet enjeu de santé publique. Les constats des chercheurs devraient d’ailleurs inciter le gouvernement à investir davantage dans les mesures d’adaptation aux bouleversements du climat.

Bien que le pire du réchauffement climatique soit à venir, « les impacts psychosociaux sont déjà bien réels », résume la professeure Mélissa Généreux, qui dirige l’équipe de recherche multidisciplinaire de la Faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université de Sherbrooke qui a réalisé cette étude menée auprès de 10 000 personnes.

Concrètement, 62 % des répondants ont dit « avoir déjà vécu des perturbations liées aux changements climatiques ». Ces perturbations peuvent être liées au climat, comme des inondations ou des sécheresses, à des problèmes de santé, à des dommages matériels ou à des pertes financières.

Or, ces situations peuvent entraîner des répercussions sur la santé mentale, qui risquent de perdurer longtemps, constate Mme Généreux. « Les événements météorologiques extrêmes sont responsables de troubles mentaux pouvant durer des mois chez bon nombre de sinistrés. » Elle a d’ailleurs travaillé elle-même dans des communautés frappées par des événements extrêmes, dont les inondations dans la région de Gatineau en 2019, les incendies dévastateurs dans la région de Fort McMurray en 2016 et la tragédie de Lac-Mégantic.

Dans le cadre de l’étude, 43 % des répondants qui ont subi des pertes financières imputables à la crise climatique disaient aussi souffrir de symptômes de dépression majeure, une proportion 2,5 fois plus élevée que dans la population en général.

Les problèmes occasionnés par les changements climatiques — chaleur, smog, tiques, herbe à poux, etc. — semblent aussi jouer un rôle important dans le développement de troubles de santé mentale. Quelque 28 % des personnes ayant vécu dans un passé récent des problèmes de santé causés par ces bouleversements ont fait état de symptômes modérés ou sévères de dépression majeure, une proportion 60 % plus élevée que ce que l’on observe dans la population générale.

Ces constats préoccupent d’autant plus Mme Généreux que les effets des bouleversements climatiques — canicules, sécheresses, érosion côtière, inondations, feux de forêt, etc. — sont inévitablement appelés à s’aggraver au Québec, où le climat se réchauffe deux ou trois fois plus rapidement que la moyenne mondiale.

« Les changements climatiques sont déjà là et ils ne peuvent que s’amplifier dans les prochaines années, ce qui va [augmenter] les répercussions sur la santé mentale, souligne-t-elle. Ce qui me préoccupe, c’est que nous avons déjà une population dont la santé psychologique a été fragilisée par la pandémie. À cela, on ajoute un fardeau psychologique lié aux changements climatiques qui ne peut que s’accentuer. »

Jeunesse en crise

Les chercheurs ont aussi constaté que les jeunes québécois âgés de 18 à 24 ans sont plus « écoanxieux » que jamais, en raison du naufrage climatique prédit par la science et de l’inaction politique qu’ils disent constater. Près de la moitié d’entre eux (49 %) ont exprimé avoir ressenti au moins une manifestation d’« écoanxiété » au cours des deux dernières semaines, comparativement à 26 % pour l’ensemble de la population.

« Ces données sont cohérentes avec le fait que ce sont les jeunes qui vivront principalement les conséquences des changements climatiques », fait valoir Mélissa Généreux. « Les jeunes sont clairs : pour eux, la pandémie est moins une menace que les changements climatiques. Et ils voient que les changements climatiques sont une plus grande menace, mais aussi que les efforts du gouvernement ne sont pas à la hauteur. »

Tant à Québec qu’à Ottawa, mais aussi à l’échelle internationale, les efforts de réduction des émissions de gaz à effet de serre sont nettement insuffisants pour éviter un réchauffement qui pourrait bouleverser durablement le monde dans lequel vivront encore pendant des décennies les jeunes qui arrivent aujourd’hui à l’âge adulte.

« L’écoanxiété ne peut que s’accentuer, si on continue de faire face à l’inaction politique. Elle pourrait être atténuée dans un contexte où on donnerait plus d’espoir aux jeunes et où on leur démontrerait qu’ils sont réellement entendus. Mais ce n’est pas le cas actuellement. Je m’inquiète donc tout particulièrement pour le bien-être de nos jeunes », affirme Mme Généreux.

Cette étude, menée en collaboration avec le consortium de recherche Ouranos et l’Institut national de santé publique du Québec, devrait donc inciter les gouvernements à agir pour limiter les répercussions psychologiques de la crise climatique. Au total, 57 % des répondants sont d’ailleurs d’avis qu’une lutte efficace contre les changements climatiques se doit d’inclure une dimension consacrée à la santé dans les mesures ou les politiques mises en place.

« Si on ne fait rien, ce qu’on constate dans notre étude ne peut que s’amplifier avec le temps, surtout chez les jeunes. On pourrait se diriger vers une crise encore plus importante en matière de santé psychologique. Mais ce n’est pas une fatalité. On peut se donner des moyens, avec une stratégie d’adaptation, pour réduire les impacts psychologiques », explique la chercheuse.

Coalition d’États contre les projets pétroliers et gaziers

La COP26 a enregistré jeudi des engagements sur les énergies fossiles, principale cause du changement climatique, mais avec de grands absents. Une vingtaine de pays, dont de grands investisseurs comme les États-Unis et le Canada, et des institutions financières se sont engagés à mettre un terme, d’ici la fin de 2022, au financement à l’étranger de projets d’énergies fossiles sans techniques de capture de carbone. Les nations du G20 s’étaient accordées la semaine dernière pour cesser de soutenir les projets de centrales au charbon à l’étranger. Ce nouveau plan inclut pour la première fois gaz et pétrole et contient la promesse de réorienter cet argent vers des énergies renouvelables. Dans une autre initiative, promue par le gouvernement britannique, plus de quarante nations se sont engagées sur une « déclaration de transition du charbon vers l’énergie propre ». De grands acteurs du secteur, comme l’Australie, la Chine et les États-Unis, ne figurent pas parmi les signataires.

Par ailleurs, le premier ministre François Legault a profité jeudi de son passage à la COP26 pour annoncer que le Québec se joint à une coalition d’États qui ferment la porte aux projets d’exploitation pétrolière et gazière. Même si aucun projet d’exploration n’a débouché sur l’exploitation de telles ressources, son gouvernement compte indemniser les entreprises toujours présentes dans la province. Le Québec a décidé de joindre sa voix à celles du Danemark et du Costa Rica, les deux États qui sont à l’origine de la « Beyond Oil and Gas Alliance » (BOGA) qui sera lancée officiellement le 10 novembre à la COP26, à Glasgow.

Le Devoir avec l’Agence France-Presse



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