Changer le monde ou sombrer avec lui

Alors que la planète se rassemble à la 26e conférence de l’ONU pour le climat, un constat demeure : le manque d’ambition nous conduit inexorablement vers une crise sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Des voix s’élèvent donc pour exiger une véritable transformation de nos sociétés, mais aussi une remise en question de la croissance infinie de l’économie. Les citoyens sont-ils prêts à changer le monde, pour ne pas sombrer avec lui ?

Pour espérer lutter efficacement contre la crise climatique, il sera essentiel de mettre en œuvre des « changements fondamentaux » qui transformeront en profondeur notre quotidien, notre régime alimentaire et nos communautés. Ces bouleversements imposent d’ailleurs de rompre avec le modèle de croissance tous azimuts qui constitue aujourd’hui la norme.

Ces constats ne découlent pas d’un des nombreux groupes écologistes qui plaident depuis des années pour de tels changements, mais bien d’une version préliminaire d’un rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) qui est attendu au cours de l’hiver 2022. Ce « résumé à l’intention des décideurs », qui a fait l’objet d’une fuite médiatique, s’attarde aux moyens à mettre en œuvre à très grande échelle pour « atténuer » le réchauffement climatique.

Prenant acte du fait que les émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES) devront être ramenées à zéro dans moins de 30 ans, les scientifiques estiment que cet objectif implique une décroissance marquée de la demande en énergie et en ressources, ce qui serait « possible et cohérent avec l’idée de bien-être pour tous ». Le GIEC évalue qu’en agissant efficacement, on pourrait réduire de 40 % la demande énergétique mondiale d’ici 2050 par rapport au niveau de 2018.

Cette demande, qui est toujours comblée en grande partie par les énergies fossiles, devra d’ailleurs rapidement changer de trajectoire, de sorte que 100 % de l’électricité soit produite par des sources à faible empreinte carbone à l’horizon 2050, contre moins de 40 % aujourd’hui. Dans ce contexte, le rapport souligne que les investissements dans les infrastructures d’énergies fossiles sont financièrement risqués, si on souhaite atteindre les objectifs de l’Accord de Paris.

Le rapport met aussi en lumière la nécessité de densifier les villes, de bâtir des quartiers en priorité pour la mobilité active et le transport collectif, de protéger les espaces verts en milieux habités, de favoriser l’agriculture urbaine et de miser sur différentes mesures d’adaptation, notamment les toits verts et les murs végétalisés. Bref, les scientifiques constatent qu’il faut mettre au rancart la vision du développement urbain qui domine depuis des décennies, y compris au Québec.

Le GIEC plaide enfin pour un changement sans précédent de notre régime alimentaire, afin que celui-ci s’appuie sur une diète « à base de plantes ». Ce virage « peut mener à une réduction substantielle des émissions de GES », de l’ordre de 50 % « par rapport au régime alimentaire occidental » actuel, où les produits d’origine animale sont omniprésents. Les gains environnementaux seraient bonifiés si on réduisait le « gaspillage », qui représente plus du tiers de toute la production alimentaire mondiale.

« Décroissance »

Ces nombreuses remises en question du statu quo par la science climatique ont suscité des commentaires négatifs de la part de certains pays qui ont voix au chapitre avant l’adoption du rapport définitif, en mars 2022. L’Arabie saoudite, l’Australie et l’Inde ont notamment plaidé pour une atténuation des recommandations concernant la sortie des énergies fossiles, tandis que le Brésil et l’Argentine ont critiqué les passages axés sur le changement de régime alimentaire.

Professeur au Département de management à HEC Montréal, Yves-Marie Abraham salue au contraire les constats du GIEC. « Si on prend le problème écologique au sérieux, la solution est de produire moins. Donc, pour la première fois, dans ce rapport, on aborde l’idée de base de la décroissance. Il faut qu’on diminue la quantité de matières et d’énergies qu’on utilise, mais aussi la quantité de déchets qu’on va produire. En résumé, ça veut dire produire moins de biens et de services. Tant qu’on ne propose pas cela, on sera très loin du compte. »

En résumé, ça veut dire produire moins de biens et de services. Tant qu’on ne propose pas cela, on sera très loin du compte.

 

Il note d’ailleurs que le GIEC constate qu’il n’y a toujours pas de « découplage » entre la croissance économique et la pression qu’on exerce sur le plan écologique. « Nous ne sommes pas capables d’avoir une croissance économique qui ne se traduit pas par une intensification de cette pression. On continue de nous promettre que ce sera pour demain, mais ce qu’on constate, c’est que nous n’avons jamais été en mesure de le faire de façon globale. Quand on relance l’économie, on relance la destruction. »

Chercheur à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques, Bertrand Schepper rappelle aussi que le GIEC s’appuie sur les plus récentes données scientifiques pour remettre en question le système économique actuel, basé sur une « croissance infinie » de la consommation d’énergie et de matières premières, mais aussi de la production de déchets. Il souligne par ailleurs que plusieurs secteurs de l’économie bénéficieraient des transformations proposées, dont ceux liés à l’efficacité énergétique, aux transports collectifs, à la production de protéines végétales, etc.

Les leaders politiques qui se présenteront à la 26e Conférence des parties (COP26) de l’ONU n’évoqueront toutefois pas l’idée de rompre avec ce dogme de la croissance, ajoute M. Abraham. « Nos dirigeants sont très loin de ça, pour des raisons qu’on peut comprendre et qui ne sont pas simplement idéologiques. Nos sociétés sont construites sur la base de cette course à la croissance. Elles ont besoin de croissance pour fonctionner. On comprend donc que les dirigeants hésitent à la remettre en question. Ça veut dire quoi, produire moins et s’engager sur la voie d’une décroissance de la production ? Ça veut dire forcément réorganiser et transformer profondément nos sociétés. »

Cette question de la décroissance, et donc de profonds bouleversements de l’économie, doit pourtant se poser rapidement dans l’industrie des énergies fossiles. Selon l’Agence internationale de l’énergie, il faudrait dès maintenant interdire tout nouveau projet d’exploration et d’exploitation pour espérer réduire éventuellement la place de ce poids lourd du bilan mondial des émissions de gaz à effet de serre.

Pour le moment, le Canada refuse cependant d’aller dans ce sens, alors que l’expansion du pipeline Trans Mountain (au coût de 12,6 milliards de dollars) progresse et que 40 forages en milieu marin ont été autorisés plus tôt cette année. Le nouveau ministre de l’Environnement, Steven Guilbeault, a d’ailleurs dit cette semaine que le gouvernement Trudeau ne comptait pas imposer de « plafond » de production à l’industrie pétrolière et gazière, mais plutôt une limite aux émissions de GES.

Or, l’industrie développe actuellement des projets, dont la capture et le stockage de carbone, qui permettraient de réduire l’empreinte climatique au Canada, afin de maintenir et de faire croître la production. Elle promet même d’être « carboneutre » à l’horizon 2050. Un discours « mensonger », selon Yves-Marie Abraham. « Nous sommes dans un monde qui est basé sur une production toujours plus importante de marchandises et on nous dit que la solution passe par la production de marchandises vertes pour que tout aille bien. Mais ce n’est pas vrai. Quelle que soit la manière dont on s’y prend, quand on produit plus, on dégrade plus. »

Place au changement ?

Professeure titulaire de l’Institut de l’environnement de l’UQAM, Louise Vandelac estime que, pour sortir de ce qu’elle considère comme un « déni » de la réalité de la crise climatique, « il faudrait que les gouvernements soient davantage imputables » de leurs engagements. Selon elle, cela pourrait permettre de les forcer à mener une évaluation basée sur la science avant de promouvoir des projets comme celui du « troisième lien », mais aussi à respecter leurs cibles climatiques. Tant à Québec qu’à Ottawa, aucune cible de réduction des émissions de GES fixée au cours des dernières années n’a été respectée. « C’est une situation qui ne peut que susciter le cynisme chez les citoyens », déplore Mme Vandelac.

Qui plus est, il reste encore beaucoup de travail d’éducation à faire au Québec en matière de réchauffement climatique, constate Pénélope Daignault, professeure au Département d’information et de communication à l’Université Laval. « Il y a une grande méconnaissance des enjeux et des impacts des gestes qui sont posés par les individus. Une personne sur cinq dit ne rien connaître des enjeux climatiques et des impacts de certains gestes sur le climat. Les gens ont aussi tendance à surestimer la contribution de leurs gestes individuels en faveur de la lutte contre les changements climatiques », explique celle qui dirige le projet du « Baromètre de l’action climatique », qui s’appuie sur des consultations menées dans différentes régions.

Mme Daignault fait valoir que les citoyens posent bien souvent des gestes pour se déculpabiliser. « Les gens peuvent, par exemple, se dire qu’il est acceptable de prendre l’avion quelques fois par année parce qu’ils recyclent et qu’ils achètent des produits locaux. Mais ce n’est pas une compensation équivalente. »

Les gens peuvent, par exemple, se dire qu’il est acceptable de prendre l’avion quelques fois par année parce qu’ils recyclent et qu’ils achètent des produits locaux. Mais ce n’est pas une compensation équivalente.

 

À l’heure actuelle, il apparaît donc difficile de convaincre les Québécois de modifier en profondeur leurs habitudes, comme le suggère le GIEC, constate Pénélope Daignault. « Au-delà des gestes individuels ponctuels, certaines actions nécessaires impliqueraient de changer des habitudes de vie. C’est un frein majeur. Ce n’est pas comme mettre une bouteille de plastique au recyclage. Par exemple, les gens ne sont pas prêts, en règle générale, à l’idée de ne pas posséder de voiture », explique-t-elle.

Un constat que partage le titulaire de la chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal, Pierre-Olivier Pineau. « Quand on regarde les ventes de véhicules, les achats immobiliers, la prolifération des objets dans les maisons et même l’engouement pour le bacon dans les sandwichs au poulet et d’autres sandwichs, j’ai du mal à déceler le signal que les citoyens sont prêts pour le changement. Au contraire, nous semblons prêts pour davantage », dit-il.

Quand on regarde les ventes de véhicules, les achats immobiliers, la prolifération des objets dans les maisons et même l’engouement pour le bacon dans les sandwichs au poulet et d’autres sandwichs, j’ai du mal à déceler le signal que les citoyens sont prêts pour le changement.

 

Selon lui, ce n’est cependant pas une fatalité. « Si on se donne les moyens de nous rassembler autour de modes de vie différents, nous y trouverons beaucoup d’avantages : meilleure santé, moins de contraintes de paiement pour des véhicules qui sont presque toujours stationnés et plus d’argent pour consommer des services sans empreinte environnementale : éducation, culture, gastronomie végétarienne, soins psychologiques, soins de santé personnalisés, etc. Bref, de quoi avoir une société plus équilibrée et verte. »

Trois « points de bascule » qui risquent de faire dérailler le climat

La bombe enfouie dans le pergélisol

Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat est formel : la hausse continue des températures pourrait provoquer un dégel marqué du pergélisol, qui couvre de vastes étendues de l’Amérique du Nord, du Groenland et de la Sibérie. Or, celui-ci renferme d’énormes quantités de gaz à effet de serre (GES), sous forme de méthane et de CO2. Les scientifiques évaluent que le pergélisol, qui a déjà commencé à fondre en raison du réchauffement, contiendrait plus de 1700 milliards de tonnes de carbone, soit l’équivalent du double du CO2 déjà présent dans l’atmosphère. Il s’agit donc d’une véritable bombe à retardement pour le climat. Ces émissions potentielles ne sont actuellement pas prises en compte dans les calculs des trajectoires climatiques, mais elles pourraient accélérer la hausse des températures et compromettre les efforts pour éviter le pire. Qui plus est, la fonte du pergélisol et la libération de GES se poursuivront même si toutes les émissions imputables à l’activité humaine cessaient immédiatement.

La forêt amazonienne, émettrice de GES

La région de l’Amazonie abrite les forêts tropicales les plus importantes de la planète. Celles-ci constituent non seulement un écosystème d’une très grande richesse, mais elles absorbent aussi une importante quantité d’émissions de gaz à effet de serre. Selon les données disponibles, les zones boisées et les sols contiendraient plus de 450 milliards de tonnes de CO2. Or, ce « puits de carbone » accuse un « déclin » marqué en raison de la déforestation, des feux provoqués par l’activité humaine et des effets du réchauffement climatique, selon une étude publiée en juillet dans la revue scientifique Nature. Les impacts sont tels que la portion sud-est de cette forêt est devenue émettrice « nette » de CO2, conclut cette même étude. Cette situation « remet en cause la capacité des forêts tropicales à séquestrer à l’avenir de larges volumes de CO2 produits par la combustion des énergies fossiles », selon le climatologue Scott Denning, de l’Université d’État du Colorado. Une autre étude récente, utilisant une autre méthodologie, est parvenue à la conclusion que l’Amazonie brésilienne a rejeté entre 2010 et 2019 près de 20 % de plus de CO2 qu’elle n’en a absorbé.

Fonte des glaces et hausse du niveau de la mer

Le niveau des océans, qui a déjà gagné 20 centimètres depuis 1900, pourrait encore monter d’environ 50 centimètres d’ici 2100, même en supposant de limiter le réchauffement à 2 °C, selon le GIEC. La hausse risque de dépasser « un mètre » si le réchauffement atteint les 3 °C, ce qui est actuellement très plausible. Cette montée du niveau des océans devrait provoquer une dégradation accélérée des milieux côtiers, une amplification de l’effet des tempêtes et des fortes marées, mais aussi un recul des côtes. Ces phénomènes risquent d’affecter des centaines de millions de personnes au cours des prochaines décennies. Les habitants des zones côtières, qui sont aujourd’hui plus de 680 millions, devraient être plus d’un milliard en 2050. « Des millions de personnes » pourraient donc être forcées de quitter ces régions, à titre de réfugiés climatiques, selon le GIEC. La fonte du Groenland, qui perd chaque année plus de 275 milliards de tonnes de glace, est en partie responsable de la hausse du niveau des océans. Cette fonte accélérée devrait d’ailleurs se poursuivre, sous le coup du réchauffement. Qui plus est, cet apport massif en eau douce dans l’Atlantique Nord perturbe progressivement le Gulf Stream, ce courant océanique qui influence notamment le climat de l’Europe. Par ailleurs, le GIEC évalue que l’Antarctique perd chaque année 155 milliards de tonnes de glace. Dans le cas de ce continent, la fonte de la glace qui se poursuivra inexorablement « a le potentiel de conduire à une hausse de plusieurs mètres au cours des prochains siècles ».



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