Plus d’un million de poissons en danger dans le lac Saint-Pierre

Les experts du gouvernement du Québec rappellent que l’écosystème du lac Saint-Pierre, qui est reconnu comme «réserve de la biosphère» par l’UNESCO, est de plus en plus fragilisé.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Les experts du gouvernement du Québec rappellent que l’écosystème du lac Saint-Pierre, qui est reconnu comme «réserve de la biosphère» par l’UNESCO, est de plus en plus fragilisé.

Le projet inédit du ministère de la Défense nationale de retirer des milliers d’obus du fond du lac Saint-Pierre pourrait provoquer la mort d’un million de poissons, en plus d’avoir des conséquences sur plusieurs espèces d’oiseaux. Le ministère fédéral, qui a utilisé le plan d’eau comme site de test de projectiles pendant plusieurs décennies, affirme toutefois que toutes les mesures seront prises pour réduire les effets des détonations prévues de plus de 1700 obus.

Le gouvernement Legault a autorisé en septembre le ministère de la Défense nationale (MDN) à retirer près de 15 000 obus qui gisent dans le fond du lac Saint-Pierre, où plus de 500 000 obus ont été tirés entre 1952 et 1999. Il est notamment prévu de retirer un peu plus de 9000 obus de forts calibres, dont 2739 qui seraient des munitions explosives non explosées (UXO) qui peuvent contenir jusqu’à sept kilos d’explosifs.

Près de trois semaines après l’autorisation du projet, le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques a publié les « avis des experts » de différents ministères ayant analysé l’étude d’impact produite par le MDN.

On y apprend que les experts du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) évaluent que « malgré la mise en place de mesures d’atténuation », plus d’un million de poissons risquent d’être tués lors des détonations, directement dans le lac, des obus trop dangereux pour être déplacés. Selon une évaluation de la Défense nationale, un total de 1743 obus devront être détruits sur place au cours des neuf années que doit durer le projet « d’atténuation du risque à la sécurité publique lié aux munitions explosives non explosées au lac Saint-Pierre ». De ce nombre, un peu plus de 700 sont d’un calibre de 155 mm ou de 105 mm.

Le MFFP précise que plus de 405 000 perchaudes pourraient être tuées lors des détonations. Les stocks de cette espèce se trouvent dans un « état de santé préoccupant », ajoute le ministère, qui souligne que son évaluation des mortalités de poissons demeure conservatrice.

Écosystème fragile

Les experts du gouvernement du Québec rappellent par ailleurs que l’écosystème du lac Saint-Pierre, qui est reconnu comme « réserve de la biosphère » par l’UNESCO, est de plus en plus fragilisé. « L’état de santé de l’écosystème est très préoccupant. Il témoigne de l’impact des activités humaines qui s’exercent depuis des décennies dans son bassin versant et sa plaine inondable », peut-on lire dans l’avis.

Professeur au Département des sciences de l’environnement de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), Gilbert Cabana souligne lui aussi que le lac Saint-Pierre subit les impacts de l’agriculture intensive, mais aussi de rejets industriels et de différents contaminants.

Dans ce contexte, il se dit préoccupé par les impacts supplémentaires qui découleront de l’explosion de centaines d’obus, et ce, sur une période de plusieurs années. « On se lance dans un projet majeur », dit-il. « S’ils font exploser plus de 1700 bombes, ça va bousculer beaucoup de choses. Ce sera donc important de faire un suivi des impacts sur les poissons dès le début du projet. »

M. Cabana salue tout de même l’idée de retirer cette menace du fond du lac. Il faut dire que la zone de tir utilisée par la Défense nationale occupe une superficie de 160 km2 et que cette zone est interdite d’accès, notamment pour les chercheurs qui étudient l’écosystème du lac. « La présence des bombes nous empêche d’aller travailler dans ce secteur, parce que la menace est bien réelle », notamment en raison de la faible profondeur d’eau.

Même son de cloche du côté de Vincent Fugère, professeur en écologie des eaux douces à l’UQTR, qui estime aussi que les mortalités de poissons semblent raisonnables dans les circonstances.

En plus des quelque 80 espèces de poissons qu’on retrouve dans le lac Saint-Pierre, cet écosystème sert d’habitat pour 288 espèces d’oiseaux résidents et migrateurs. Un avis rédigé par les experts d’Environnement et Changement climatique Canada met d’ailleurs en lumière « un risque non négligeable » d’effets « néfastes » pour les oiseaux migrateurs, si des explosions ont lieu au printemps ou durant l’été.

Le ministère de la Défense nationale se veut toutefois rassurant : les « travaux de détonation » dans le lac auront lieu seulement entre septembre et décembre. En ce qui a trait aux mortalités appréhendées d’un million de poissons, des « mesures de mitigation » seront prises pour les « réduire ». Qui plus est, un plan de compensation sera mis en œuvre. Celui-ci servira à réduire la prédation des cormorans à aigrettes pour les poissons du lac. En ce qui a trait aux travaux, ils seront soumis à une autorisation renouvelée sur une base annuelle.

 

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