La pétrolière Total avait prévu la crise climatique dès 1971

Après Exxon et Shell, c’est au tour de la pétrolière Total d’être pointée du doigt par une étude qui démontre que l’entreprise était au courant des impacts de la combustion des énergies fossiles il y a de cela plusieurs décennies.
Photo: Jean-François Monier Agence France-Presse Après Exxon et Shell, c’est au tour de la pétrolière Total d’être pointée du doigt par une étude qui démontre que l’entreprise était au courant des impacts de la combustion des énergies fossiles il y a de cela plusieurs décennies.

La multinationale pétrolière Total savait déjà, il y a de cela 50 ans, que le recours aux énergies fossiles allait provoquer le réchauffement du climat de la planète, conclut une nouvelle étude publiée mercredi. Malgré cela, l’entreprise a contribué à entretenir le doute sur la crise climatique qui menace aujourd’hui l’avenir de l’humanité.

L’étude publiée dans la revue Global Environmental Change s’appuie notamment sur une publication officielle de l’entreprise intitulée Total Information et datée de 1971. Dans le cadre de cette publication, la pétrolière constate que le recours aux énergies fossiles depuis le début de l’ère industrielle a libéré d’« énormes quantités » de CO2, ce qui a fait grimper la concentration de ce gaz à effet de serre dans l’atmosphère.

Le texte publié il y a de cela 50 ans souligne surtout que l’augmentation de la concentration de CO2 est « inquiétante », puisque ce gaz « joue un rôle majeur dans l’équilibre thermique de l’atmosphère » et qu’une hausse de sa concentration entraînera un réchauffement.

Total ajoute qu’il est « possible » que la hausse des températures soit « à craindre », en évoquant un réchauffement de 1 °C à 1,5 °C. Le texte estime que si ce réchauffement est « petit », il pourrait néanmoins avoir « des impacts importants ». Cela pourrait notamment modifier la circulation des masses d’air et conduire en partie à une « fonte » des glaces des pôles, « ce qui conduirait à une hausse significative du niveau des océans ». « Les conséquences catastrophiques sont faciles à imaginer », constate Total.

Dans cette publication imprimée à 6000 exemplaires, destinée aux employés et aux communications externes, l’entreprise évalue même que la concentration de CO2 pourrait atteindre 400 parties par millions (PPM) en 2010. Or, cette prédiction était tout près de la réalité, puisque cette concentration a été atteinte en 2015. Les calculs réalisés par les experts de Total au début des années 1970 étaient donc déjà très précis.

Dans les années qui ont suivi cette publication, la multinationale a peaufiné son expertise concernant les impacts de notre dépendance aux énergies fossiles, tout en entretenant le doute dans la sphère publique pendant plusieurs années, souligne la recherche. Celle-ci a été menée par Christophe Bonneuil, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique, en France, mais aussi par Pierre-Louis Choquet, sociologue à Sciences Po Paris, et par Benjamin Franta, chercheur en histoire à l’Université Stanford aux États-Unis.

Ce n’est pas la première fois qu’une recherche montre du doigt une entreprise pétrolière en affirmant qu’elle est au fait des impacts des émissions de gaz à effet de serre sur le réchauffement du climat mondial depuis des décennies.

« La nouveauté est qu’on pensait que seuls Exxon et les groupes américains étaient dans la duplicité », mais « on s’aperçoit que nos champions pétroliers français ont participé à ce phénomène au moins entre 1987 et 1994 », a expliqué à l’Agence France-Presse Christophe Bonneuil, parlant d’une « fabrique de l’ignorance ».

Exxon savait

Une étude de 2017 a en effet démontré que le groupe pétrolier américain ExxonMobil savait depuis les années 1980 que le changement climatique était réel et causé par des activités humaines. Le quotidien britannique The Guardian a notamment révélé qu’en 1982, l’entreprise prédisait, grâce à des études internes, qu’à cause des rejets émis par les énergies fossiles, les niveaux de CO2 atteindraient 560 ppm en 2060, ce qui ferait grimper les températures mondiales d’au moins 2 °C. Cette trajectoire climatique est d’ailleurs en voie de se concrétiser, selon le plus récent rapport du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat.

Exxon a pourtant travaillé pendant des années à entretenir le doute sur cette réalité, trompant ainsi ses actionnaires et les citoyens. Dès 1980, un responsable d’Exxon, Henry Shaw, insistait d’ailleurs sur le besoin de lutter contre toutes restrictions imposées aux pétrolières. « Nous avons tout intérêt à lancer un programme défensif très ambitieux. Car il y a de grandes chances qu’une législation soit mise en place, qui affectera nos activités », écrivait-il dans une note interne citée dans Perdre la Terre (Loosing Earth), une enquête menée par le journaliste du New York Times Nathaniel Rich.

Exxon mettait alors en avant un argument toujours évoqué aujourd’hui par les promoteurs de projets de développement des ressources fossiles. « Je crois en une période de transition », soulignait Henry Shaw, dès 1980, toujours cité dans Perdre la Terre. « Nous n’allons pas cesser de brûler des combustibles fossiles du jour au lendemain, et nous tourner soudainement vers le solaire ou la fusion nucléaire, etc. Nous allons opérer une transition très raisonnable et progressive des combustibles fossiles vers les énergies renouvelables. »

Rien de tout cela ne s’est produit puisqu’en 40 ans, la part des énergies fossiles n’a toujours pas reculé substantiellement. Selon la plus récente édition du Production Gap Report, publiée mercredi, les grands pays producteurs d’énergies fossiles prévoient même une croissance de la production au cours des prochaines années. Or, il faudrait annuler tous les nouveaux projets d’exploitation de charbon, de pétrole et de gaz naturel pour éviter le naufrage climatique, selon l’Agence internationale de l’énergie.

En 2018, l’entreprise Royal Dutch Shell avait également été visée par ces accusations. En 1988, des documents internes de la compagnie pétrolière néerlandaise assuraient que la quantité de CO2 dans l’atmosphère pourrait doubler d’ici 2050, ou encore que le niveau des mers pourrait grimper d’un mètre. L’entreprise notait également la possibilité de « la disparition d’écosystèmes spécifiques », de l’augmentation des « inondations destructrices », et d’une hausse de la température de l’air qui pourrait « changer drastiquement les conditions de vie des gens ». Tous ces constats ont par la suite été confirmés par les scientifiques spécialistes du climat et de la biodiversité.

Tout comme Exxon ou Total, Shell a toutefois gardé ses études secrètes en sachant que ses activités contribuaient à la réalisation de ces scénarios.

Lobbying fossile

Au milieu des années 1980, Exxon, via l’Association internationale environnementale de l’industrie pétrolière (IPIECA), avait par ailleurs pris la tête d’une campagne internationale des groupes pétroliers pour « contester la science climatique et affaiblir les contrôles sur les énergies fossiles », soulignent les chercheurs.

L’IPIECA a « torpillé par du lobbying actif les projets d’écotaxe de la Commission européenne entre 1990 et 1994 » et d’autres projets de régulation des énergies fossiles, a déclaré mercredi M. Bonneuil, lors d’une conférence de presse en ligne. Selon lui, « on trouve des notes internes qui se félicitent de ce travail de lobbying » dans les archives des groupes français étudiées.

« Il est […] faux de soutenir que le risque climatique aurait été tu par Total ou Elf dans les années 1970 ou depuis », a réagi Total auprès de l’Agence France-Presse, assurant que « depuis 2015, TotalEnergies est engagée dans une profonde transformation de ses activités » vers les énergies renouvelables.

Avec l’Agence France-Presse

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