La planète continue de s’éloigner d’un climat viable

La baisse de la production de l’industrie est urgente, concluait récemment une étude publiée dans la revue scientifique «Nature». Selon cette analyse produite par les chercheurs de l’University College de Londres, le pays doit laisser dans le sol pas moins de 83% des réserves pétrolières prouvées afin de contribuer à la lutte contre la crise climatique. L’industrie prévoit au contraire une croissance, de telle sorte que la seule production pétrolière de l’Ouest canadien devrait dépasser les six millions de barils par jour en 2035.
Photo: Jeff McIntosh Archives La Presse canadienne La baisse de la production de l’industrie est urgente, concluait récemment une étude publiée dans la revue scientifique «Nature». Selon cette analyse produite par les chercheurs de l’University College de Londres, le pays doit laisser dans le sol pas moins de 83% des réserves pétrolières prouvées afin de contribuer à la lutte contre la crise climatique. L’industrie prévoit au contraire une croissance, de telle sorte que la seule production pétrolière de l’Ouest canadien devrait dépasser les six millions de barils par jour en 2035.

La production d’énergies fossiles prévue pour les prochaines années est beaucoup trop importante pour espérer limiter le réchauffement climatique à un seuil viable, conclut une nouvelle analyse rédigée notamment par des experts de l’ONU. L’extraction de pétrole et de gaz naturel au Canada doit d’ailleurs poursuivre sa croissance, alors que le gouvernement fédéral continue d’offrir un soutien financier important à l’industrie.

L’édition 2021 du Production Gap Report, qui est rendue publique ce mercredi et que Le Devoir a pu consulter sous embargo, souligne que les prévisions de production de pétrole, de gaz naturel et de charbon sont « dangereusement » éloignées des objectifs climatiques de l’Accord de Paris.

Plus précisément, les grands pays producteurs prévoient d’exploiter en 2030 environ 110 % plus d’énergies fossiles que ce qui serait cohérent avec l’objectif le plus ambitieux de l’Accord de Paris, soit celui de limiter le réchauffement à 1,5 °C par rapport à l’ère préindustrielle. Cette même production sera 45 % plus élevée que ce qui permettrait de ne pas dépasser un réchauffement planétaire de 2 °C.

La production mondiale de charbon (240 % trop élevée), de pétrole (57 % trop élevée) et de gaz naturel (71 % trop élevée) sera beaucoup trop importante au cours de la prochaine décennie pour espérer limiter la hausse des températures à 1,5 °C. Le rapport souligne aussi que « cette expansion continue et à long terme de la production de gaz naturel », qui pourrait se poursuivre jusqu’en 2040, est incompatible avec les objectifs de l’Accord de Paris.

45%
La production d’énergies fossiles prévue par les grands pays producteurs en 2030 sera 45 % plus élevée que ce qui permettrait de ne pas dépasser un réchauffement planétaire de 2 °C.

Le Canada ne fait pas exception à cette tendance lourde de croissance de l’exploitation pétrolière et gazière, puisque dans les deux cas, le rapport prévoit une hausse au moins jusqu’en 2030, voire bien au-delà. Il est ainsi question d’une hausse évaluée à 18 % pour le pétrole et à 17 % pour le gaz naturel, et ce, d’ici 2040.

Soutien financier

Le rapport, produit par le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) et des organisations de recherche, souligne par la même occasion que le gouvernement canadien n’a prévu aucune politique précise pour réduire la production. Au contraire, le fédéral « voit les exportations d’énergies fossiles comme un élément critique de la croissance économique et de la prospérité », mais aussi comme un moyen de financer « la transition vers une économie sobre en carbone ». Cet argument est d’ailleurs souvent repris par le gouvernement Trudeau pour justifier le rachat du pipeline Trans Mountain et le financement public du projet d’expansion de ce dernier.

Or, la baisse de la production de l’industrie est urgente, concluait récemment une étude publiée dans la revue scientifique Nature. Selon cette analyse produite par les chercheurs de l’University College de Londres, le pays doit laisser dans le sol pas moins de 83 % des réserves pétrolières prouvées afin de contribuer à la lutte contre la crise climatique. L’industrie prévoit au contraire une croissance, de telle sorte que la seule production pétrolière de l’Ouest canadien devrait dépasser les six millions de barils par jour en 2035, tandis que Terre-Neuve espère pour sa part doubler la production en milieu marin, et ce, après 2030.

En plus de prévoir une expansion de l’industrie fossile au cours des prochaines années, les principaux pays producteurs continuent de soutenir financièrement le secteur. Depuis le début de la pandémie, précise le rapport, ils ont offert pas moins de 300 milliards de dollars de nouveaux fonds à ce secteur, un chiffre qui dépasse les sommes injectées dans les projets d’« énergie propre ».

Le Canada n’y fait pas exception, selon ce qui se dégage des chiffres inscrits dans le document dévoilé ce mercredi. Les subventions annuelles pour la production oscilleraient entre 1,4 milliard et 4,8 milliards de dollars, selon les différentes évaluations. Pour la période de 2018 à 2020, le gouvernement fédéral et celui de l’Alberta ont en outre accordé 23 milliards de dollars en financement pour trois projets de pipelines, tous conçus pour faciliter les exportations de pétrole des sables bitumineux.

Retard accumulé

Fellow au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal et conseiller principal chez COPTICOM, Hugo Séguin ne s’étonne pas des conclusions de l’édition 2021 du Production Gap Report. « Ce n’est pas surprenant, mais c’est choquant de voir ça, et ça révèle une grosse partie du problème lorsque vient le temps d’arrimer nos objectifs climatiques avec les politiques sur le terrain », résume-t-il.

Il rappelle du même coup que la croissance prévue de la production d’énergies fossiles survient alors que les scientifiques ont clairement démontré la nécessité de réduire substantiellement l’exploitation au cours des prochaines années. « On devrait voir les pays producteurs déposer des scénarios de réduction de la production. Mais ce n’est pas cela qu’on voit. »

Titulaire de la chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal, Pierre-Olivier Pineau ne s’étonne pas non plus des conclusions du rapport. Il souligne d’ailleurs que la croissance de la production pétrolière se poursuit parce qu’elle répond à nos importants besoins, notamment en matière de transport de personnes et des biens que nous consommons au quotidien. « La trajectoire de production des hydrocarbures est intimement liée à la trajectoire anticipée de consommation. Les deux se suivent, et on peut bien dire qu’il ne faut pas produire au Canada, si on continue de consommer au Canada, la production se fera ailleurs et les gains seront minimes ou nuls », fait-il valoir.

Pour corriger le tir, M. Pineau insiste sur la nécessité de « transformer » la mobilité. « À court terme, il faut mettre des incitatifs pour le transport actif et en commun, et des pénalités sur les véhicules individuels, particulièrement ceux gros et puissants. À plus long terme, il faut revoir l’occupation du territoire et densifier les zones habitées, que ce soit dans les villes ou les zones rurales, pour permettre de faire l’essentiel des déplacements sans véhicule individuel. »

Pour la directrice des politiques nationales du Réseau action climat Canada, Caroline Brouillette, il n’en demeure pas moins que « l’expansion continue de la production et de l’exportation de pétrole et de gaz du Canada est incompatible avec la limite de l’augmentation de la température mondiale à 1,5 °C et avec un climat sécuritaire ». Dans ce contexte, elle presse le gouvernement Trudeau à mettre en œuvre un plan pour plafonner, puis réduire les émissions du secteur, comme il s’y est engagé en campagne électorale.

 

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