Protéger l’eau la «plus pure au monde»

Bonnie Pauzé examine l’eau d’un puits près de chez elle. L’eau du canton de Tiny, en Ontario, est d’une pureté exceptionnelle.
Photo: Cole Burtson Le Devoir

Bonnie Pauzé examine l’eau d’un puits près de chez elle. L’eau du canton de Tiny, en Ontario, est d’une pureté exceptionnelle.

« Nous vivons sur la Terre, elle nous fournit ce dont on a besoin. Mais par la suite, on a commencé à retirer des pièces de la navette spatiale en plein vol », raconte Bonnie Pauzé à la table de salle à manger de sa maison centenaire du village de Waverley, dans le canton de Tiny, reconnu par certains comme étant le berceau de la francophonie ontarienne.

Depuis plus d’une décennie, Bonnie Pauzé, une Franco-Ontarienne qui a grandi près de Lafontaine, village natal du populaire chanteur Damien Robitaille, se bat pour protéger l’eau qui coule sous son domicile, une pièce essentielle de ladite navette. L’eau est la plus « pure au monde », selon des analyses en laboratoire réalisées par William Shotyk, un professeur de biochimie de l’Université de l’Alberta. Mais elle est plus que jamais menacée par des carrières d’agrégats, craignent Bonnie Pauzé et des spécialistes comme William Shotyk.

Photo: Cole Burston Le Devoir

Un étang sur le terrain de Bonnie Pauzé.

Des entreprises, dont Dufferin Aggregates et The Sarjeant Company, exploitent des carrières à Waverley depuis plus de 10 ans. Déjà, ces opérations ont eu des conséquences sur la qualité de l’eau, disent des habitants. Mais d’après le spécialiste des ressources renouvelables Michael Powell, les répercussions pourraient s’aggraver au cours des prochaines années si le Tribunal ontarien de l’aménagement du territoire tranche en faveur de Dufferin Aggregates et permet l’expansion des opérations souhaitée par la compagnie à la carrière Teedon, à deux kilomètres de chez Bonnie Pauzé.

La nouvelle zone d’extraction de 13,5 hectares, au nord du secteur actuel de la carrière, empiéterait sur French’s Hill, une colline boisée d’environ 300 mètres qui se dresse entre la maison de Bonnie Pauzé et la carrière Teedon. French’s Hill représente un filtre naturel qui retire les contaminants et conserve la bonne qualité de l’eau, explique William Shotyk. « Et maintenant quelqu’un arrive et va retirer une partie de la colline et ce faisant, retirer le filtre », se désole le professeur.

Photo: Cole Burston Le Devoir

Anne Ritchie Nahuis et Bonnie Pauzé consultent une carte topo- graphique de Tiny et Tay.

Une passion

« Goûte à cette eau », propose Bonnie Pauzé après les présentations, remplissant un verre à l’aide d’un tube lié à une citerne souterraine, sur laquelle veille la figurine d’un ange gardien. Née d’une mère trifluvienne et d’un père franco-ontarien, Bonnie Pauzé s’est offert le terrain de 56 acres avec son mari Jake en 1993.

Photo: Cole Burston Le Devoir

Un verre d’eau tirée d’un puit près de chez Bonnie Pauzé.

La Franco-Ontarienne a relevé des problèmes dans son eau pour la première fois 16 ans plus tard. L’entreprise Cedarhurst, propriétaire de la carrière Teedon en 2009, a commencé le lavage d’agrégats à l’époque. Souhaitant visualiser l’évolution de la qualité de son eau, Bonnie Pauzé a décidé de conserver des échantillons dans des pots Mason, ce qu’elle continue de faire à ce jour.

Pour en apprendre davantage sur la situation, en 2015, Bonnie et son mari ont fait appel aux services d’un hydrogéologue, de façon à déterminer si le lavage d’agrégats à la carrière — vendue par Cedarhurst à Dufferin Aggregates en 2017 — était responsable de l’apparition de limon dans l’eau. Dans un rapport livré en octobre 2015, l’hydrogéologue répondit par l’affirmative à l’hypothèse de ses clients. Mais un mois plus tard, le ministère de l’Environnement de l’Ontario réfuta ses constats.

Les campagnes de sensibilisation similaires à celle de Bonnie Pauzé, opposant des communautés mécontentes à des entreprises d’agrégats et au gouvernement, sont nombreuses depuis quelques années, relate Andrew O’Brien. L’étudiant au doctorat en droit à l’Université York a étudié de fond en comble la Loi sur les ressources en agrégats, qui régit l’industrie.

Photo: Cole Burston Le Devoir

Des groupes se mobilisent pour empêcher l’expansion de la carrière de Dufferin Aggregates.

« La Loi ne fait qu’approuver sans discussion des projets pour l’industrie », suggère-t-il. L’avocat a suivi vingt batailles comme celle de Waverley : un projet a été annulé à seulement trois ou quatre reprises.

À une certaine époque, les entreprises d’agrégats ontariennes devaient démontrer au gouvernement l’existence d’une demande pour les matériaux qu’ils comptaient extraire, mais ce n’est plus le cas depuis 2005. La nouvelle orientation a alimenté une « compétition capitaliste » entre les entreprises, affirme Andrew O’Brien. Mentionnons que ni Dufferin Aggregates ni Sarjeant n’ont répondu aux questions du Devoir.

Aujourd’hui, les carrières comme celles de Waverley sont omniprésentes en Ontario. En 2020, 167 millions de tonnes d’agrégats ont été extraites dans les carrières de la province. Un peu plus de la moitié a été vendue à des compagnies qui ont obtenu des contrats du gouvernement ontarien ; le ministère des Transports est le client le plus important. Vu la croissance de la population ontarienne, la demande ne va que continuer de croître.

Mais les militants de la campagne pour la protection de l’eau à Waverley ne comprennent pas pourquoi le village a été ciblé par les entreprises, sachant que l’eau est d’une qualité exceptionnelle. « Ce n’est pas le syndrome “Pas dans ma cour”. C’est de l’eau reconnue internationalement », insiste Michael Powell.

D’ici le nouvel an, un groupe d’experts qui inclut Michael Powell et William Shotyk soumettra un plan au Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada pour un projet de recherche afin d’étudier davantage l’eau et le risque que pose l’extraction. D’ici la fin des recherches, l’expansion de la carrière Teedon doit toutefois être stoppée, exhorte Michael Powell.

Moteur de la campagne

« Je vais vous donner le numéro de Michael Powell, il s’en vient », lance Bonnie Pauzé du sommet de French’s Hill au propriétaire d’un terrain adjacent à la carrière Teedon. Le spécialiste des ressources renouvelables sera de passage la semaine prochaine pour prélever des échantillons d’eau du lac Orr, dans le village voisin, explique Bonnie Pauzé.

À Elmvale, chaque vendredi, entre 16 h et 18 h, la Franco-Ontarienne et son amie Anne Ritchie-Nahuis distribuent des dépliants de leur campagne « Save our Water — Stop the Pits » aux abords d’un kiosque où des Ontariens de partout dans la province s’arrêtent pour remplir leurs cruches de l’eau la « plus pure au monde ». « L’eau est propre, il n’y a rien dedans », se réjouit John Porter. Peter Frazer vient avec sa femme Sally depuis des années. Cinquante bouteilles sont dans son coffre ; il en utilise un peu plus d’une par jour, précise-t-il.

Photo: Cole Burston Le Devoir

Peter Frazer fait régulièrement provision d’eau potable à Elmvale.

À la station de ravitaillement, Bonnie Pauzé ne cesse jamais de défendre l’eau. « Bonnie est la vraie héroïne », la complimente son amie Anne, dans la salle à manger. Mais ces jours-ci, Bonnie a sa propre colline French’s Hill à surmonter. Après 30 ans de carrière en tant qu’infirmière, elle a dû lutter contre un cancer du sein en 2018 et doit gérer le syndrome de Cushing qui l’afflige depuis 2013. La Franco-Ontarienne croit que le stress causé par la cause qu’elle défend depuis 2009 a peut-être eu un rôle à jouer dans son état de santé. « J’ai perdu beaucoup d’énergie avec l’eau — je dois prendre soin de moi », laisse-t-elle tomber au bout du fil, quelques jours après la visite du Devoir.

Lorsque l’énergie n’y est plus, elle marche seule sur les quelques centaines de mètres qui la séparent du terrain de son voisin Jack Dyer, puis monte un chemin peu emprunté jusqu’à un ruisseau sur la colline. « Le ruisseau me donne espoir. Il ne fait que continuer de sortir de la terre », souligne-t-elle.

« Je m’y rends et je pense : “Bonnie, tu dois trouver plus d’énergie”. »

Ce reportage bénéficie du soutien de de l'Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.

À voir en vidéo