Visualiser le pire de la crise climatique, grâce à l’intelligence artificielle

L’équipe du chercheur Yoshua Bengio propose de visualiser des phénomènes climatiques extrêmes, dont des inondations (à gauche), du smog (au centre) ou des feux de forêt (à droite), comme ici devant l’Assemblée nationale du Québec. L’outil applique un filtre sur des images de lieux familiers principalement tirées de Google Street View. S’il est peu probable qu’on ait bientôt les pieds dans l’eau sur la colline Parlementaire, cela sert surtout «d’exercice empathique» devant les bouleversements climatiques, souligne M. Bengio.
Photo: Mila L’équipe du chercheur Yoshua Bengio propose de visualiser des phénomènes climatiques extrêmes, dont des inondations (à gauche), du smog (au centre) ou des feux de forêt (à droite), comme ici devant l’Assemblée nationale du Québec. L’outil applique un filtre sur des images de lieux familiers principalement tirées de Google Street View. S’il est peu probable qu’on ait bientôt les pieds dans l’eau sur la colline Parlementaire, cela sert surtout «d’exercice empathique» devant les bouleversements climatiques, souligne M. Bengio.

Jugeant que les effets des bouleversements climatiques demeurent toujours abstraits et lointains pour une bonne partie de la population, l’équipe du chercheur spécialisé en intelligence artificielle Yoshua Bengio a créé un outil qui permet aux utilisateurs de visualiser comment cette crise, poussée à l’extrême, pourrait frapper leur milieu de vie quotidien. Une façon d’imaginer concrètement le pire afin de susciter une plus grande prise de conscience face à l’urgence d’agir.

« Ce n’est pas un modèle climatique : c’est une transformation visuelle. C’est fait pour aider les gens à imaginer ce qui pourrait arriver chez eux et ce que sont les impacts des changements climatiques dans différentes régions dans le monde. C’est une façon de montrer de manière plus concrète le genre de chose que ces bouleversements provoquent », résume en entrevue au Devoir le fondateur et directeur scientifique de l’Institut québécois d’intelligence artificielle (Mila).

Le site Web Ce climat n’existe pas, lancé jeudi, s’appuie sur des algorithmes qui permettent de générer des images et de les transformer afin de créer une « visualisation » additionnée d’un « filtre » représentant trois conséquences bien précises de la crise climatique qui s’aggrave : augmentation des feux, des inondations (mais aussi du niveau des mers) et du smog.

Les images utilisées par Mila proviennent en bonne partie de Google Street View, ce qui permet aux utilisateurs du site, accessible gratuitement, d’entrer une adresse précise. On peut donc imaginer à quoi pourrait ressembler une montée extrême du niveau des eaux, un air chargé de smog ou un ciel assombri par un intense feu de forêt, et ce, directement devant notre maison, notre lieu de travail ou notre destination de vacances préférée.

« C’est un exercice empathique », souligne M. Bengio. « Qu’est-ce qui déclenche notre empathie pour les autres ou pour nos enfants, dans le futur ? Si c’est très abstrait, ça n’aura pas le même impact que si on parle de quelque chose qui est près de vous, ajoute-t-il. Si on vous montre votre maison avec le ciel tout rouge, comme on l’a vu en Australie ou ce qu’on voit encore en Californie, on peut plus facilement prendre conscience de ce qui arrive à d’autres personnes et qui pourrait arriver ici dans un avenir pas trop éloigné. »

Des feux dévastateurs faisaient en effet toujours rage, mercredi, en Californie, dans un contexte d’incendies encore plus sévères que ceux de 2020, pourtant l’une des pires années. Plus tôt cette année, plusieurs régions du Canada, dont la Colombie-Britannique, ont aussi été frappées, alors que plus de 42 000 km2 du pays ont brûlé en 2021. Et tous ces épisodes sont appelés à prendre de l’ampleur, au fur et à mesure que le climat mondial se réchauffera, en raison de notre dépendance aux énergies fossiles.

Or, plusieurs entrevoient toujours que les effets de la crise du climat se feront sentir dans un avenir relativement, voire très éloigné de leur réalité immédiate. Le projet de Mila a donc pour objectif de déconstruire en partie les « biais psychologiques » qui ralentissent l’action climatique. « On pourrait collectivement agir pour éviter ce qui va nous coûter beaucoup plus cher dans le futur, humainement et économiquement. Mais on ne le fait pas et en grande partie, c’est parce que ça ne nous touche pas dans notre quotidien, de façon immédiate », fait valoir Yoshua Bengio.

« On a donc décidé de voir comment on peut prendre l’image de la maison d’une personne et transposer le fait qu’elle serait, par exemple, inondée. Ça peut aider les gens à mieux saisir les impacts et à passer à l’action, parce que ce n’est pas n’importe quelle maison. C’est votre maison, un endroit que vous connaissez bien », ajoute-t-il.

On pourrait collectivement agir pour éviter ce qui va nous coûter beaucoup plus cher dans le futur, humainement et économiquement. Mais on ne le fait pas et en grande partie, c’est parce que ça ne nous touche pas dans notre quotidien, de façon immédiate.

 

Cet exercice, dans un contexte québécois, peut par exemple contribuer à imaginer les effets d’une amplification des inondations printanières ou une augmentation marquée du niveau des océans. Cette hausse, combinée aux tempêtes hivernales et à une réduction du couvert de glace sur le Saint-Laurent, menace d’ailleurs déjà plusieurs régions côtières de la province.

Quant aux épisodes de « smog urbain », ils sont appelés à se multiplier au cours des prochaines décennies au Canada, selon un récent rapport produit par l’Institut canadien pour des choix climatiques financé par le gouvernement fédéral. « Si aucune mesure n’est prise, les coûts des soins de santé liés à l’exposition à l’ozone pourraient atteindre le quart des sommes actuellement allouées aux soins des personnes atteintes de cancer. Les coûts liés à la perte de vies et de qualité de vie sont encore plus élevés ; nous les estimons à 86 milliards de dollars par année d’ici 2050 et à 250 milliards par année d’ici 2100 », peut-on lire dans le document.

Les visualisations qu’on peut obtenir sur le nouveau site ne s’appuient toutefois pas sur des prévisions scientifiques, comme celles du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC). Ce sont ces analyses qui permettent de prédire un réchauffement de 2 °C, 3 °C ou plus à l’horizon 2050 ou 2100, ainsi que les effets concrets et déjà visibles : hausse des feux de forêt et du niveau de la mer, augmentation des épisodes de chaleur extrême, dégradation de la qualité de l’air, recul de la biodiversité, etc.

Une modélisation scientifique précise serait tout simplement impossible à l’heure actuelle, en raison de la quantité immense d’informations dont il faudrait disposer pour prédire les éventuels effets du réchauffement en matière de feu, d’inondation et de smog partout sur la planète. Puisque l’algorithme a été développé sur un mode de « science ouverte » et qu’il est disponible pour tous gratuitement, Yoshua Bengio espère que d’autres organisations scientifiques pourront l’utiliser afin de perfectionner sa capacité à prédire les différents phénomènes, selon les scénarios de réchauffement.

 

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