Quel moyen de transport privilégier demain?

Marie-Julie Gagnon Collaboration spéciale
À elle-seule, l'avion génère de 2 à 3% des émissions de gaz à effet de serre mondiales.
Photo: Getty Images À elle-seule, l'avion génère de 2 à 3% des émissions de gaz à effet de serre mondiales.

Ce texte fait partie du cahier spécial Plaisirs

À l’initiative du Voyage à Nantes, un colloque sur le tourisme du futur a rassemblé des experts de différents horizons et disciplines les 6 et 7 septembre dernier. Plusieurs thématiques ont été abordées devant quelque 700 étudiants, professionnels du tourisme et simples curieux, tous masqués et munis du passeport sanitaire obligatoire. Deuxième texte d’une série de trois de notre journaliste, qui s’est rendue en France pour prendre part à l’événement.

Se déplacer pollue. L’avion, à lui seul, génère de 2 à 3 % des émissions de gaz à effet de serre mondiales. En Europe, l’avion est généralement beaucoup moins cher que le train. Alors que les députés français étudient sérieusement la possibilité de supprimer certaines lignes aériennes intérieures pour lesquelles un trajet en train d’une durée inférieure à 2 heures et demie existe, le Voyage à Nantes a réuni Marc Hamy, vice-président d’Airbus responsable des affaires générales, du développement durable et de l’environnement, Rodolphe Christin, sociologue et essayiste, et Agnès Ogier, directrice TGV Atlantique SNCF, pour discuter des transports de demain.

Si le voyage favorise les échanges culturels et une meilleure compréhension de l’autre, il s’avère aussi nécessaire pour entretenir les liens, a rappelé d’entrée de jeu le vice-président d’Airbus. « Il y a aujourd’hui 300 millions de personnes dans le monde qui vivent en dehors du pays où elles sont nées. Il y a beaucoup de couples de nationalités différentes. Nous sommes dans un nouveau monde où cette mixité est extrêmement large. Le voyage est une nécessité, au-delà des réseaux sociaux, pour permettre à toutes ces familles de se retrouver. »

En pleine transformation, les habitudes liées aux voyages d’affaires ont aussi été évoquées. Selon Agnès Ogier, « il y a toute une variété de comportements qui sont en train de changer, que la crise a révélés ». Elle rappelle toutefois que c’est grâce à la complémentarité des clientèles professionnelles et de loisir qu’il est possible de « lisser les horaires ». En d’autres mots : les uns permettent aux autres des départs fréquents et réguliers.

La solution : moins de tourisme ?

En avion, le trajet entre Paris et Nantes s’effectue en 1 h 05 et entraîne 0,05 tonne de CO2 selon le calculateur Carbon Footprint. Agnès Ogier compare pour sa part le train et la voiture : moins de 1 kilo de CO2 en TGV, contre 74 en voiture individuelle.

Au-delà des moyens de transport choisis, la prise de conscience environnementale entraîne de nombreuses sous-questions. Pour le sociologue Rodolphe Christin, auteur d’essais dans lesquels il n’hésite pas à critiquer l’industrie touristique, « le consensus touristique qui prévalait jusque-là est en train de se fissurer ». Le marketing touristique s’est selon lui insinué dans notre désir d’ailleurs et d’idéalisation d’un certain exotisme, alors qu’il ne semble plus y avoir de distinction entre « être en vacances et partir en vacances ». « Le tourisme, par capillarité, a complètement imprégné nos manières de vivre. Si bien qu’aujourd’hui, on a presque l’impression que sans tourisme, la vie n’est plus possible, alors que c’est un phénomène relativement récent dans l’histoire de l’humanité ».

Bien qu’il reconnaisse l’importance des innovations technologiques et la nécessité de certains déplacements, selon lui, notre meilleure stratégie pour parvenir à avoir un impact réel s’avère la sobriété. « Je trouve intéressant qu’on discute aujourd’hui du tourisme du futur, mais peut-être que le tourisme du futur, ce sera moins de tourisme. »

« Et je me demande, poursuit-il, s’il ne va pas falloir aussi réfléchir à ce que signifie le tourisme. Quel symptôme est-il de nos vies quotidiennes ?  […] Est-ce que ça signifie que nos conditions de vie quotidienne sont devenues si insupportables que notre seule échappatoire soit ce fameux départ en vacances quelques semaines par an et que, finalement, le tourisme serait un moyen de gérer une espèce de mécontentement diffus ? »

Selon lui, il apparaît aussi primordial de « redonner du sens à l’itinéraire plutôt qu’à la destination », à la manière de Tchouang-tse, pour qui le voyage commence au bout de ses chaussures, ou de Nicolas Bouvier, qui l’embrasse dès qu’il franchit le pas de sa porte. « Est-ce qu’on ne pourrait pas imaginer que les départs ne soient plus seulement à destination d’une contrée attractive, mais se fassent dès le pas de sa porte, ce qui pourrait signifier que plus loin n’est pas forcément mieux et qu’on pourrait aussi voyager plus près de chez soi ? »

Faisant écho à ses propos, Agnès Ogier rapporte les résultats d’une étude réalisée par la SNCF à propos des préférences à bord des passagers. « Dans le top 3 des activités, il y a « regarder par la fenêtre », relate-t-elle. Donc, ce sujet du voyage qui commence dès le début, dans le train, il est attrapé. Vous allez tout de suite profiter de ce qui est autour de vous, de ce paysage qui varie tout au long du voyage… » Le train, selon elle, permet d’avoir une mobilité douce « de bout en bout ».

« Ce qui est certain, croit Rodolphe Christain, c’est que la pandémie nous fait réfléchir, et c’est déjà bien. On voit déjà des paroles différentes émerger, y compris du monde des affaires, qui clame la nécessité de transformer le modèle. »

La sobriété qu’il prône ne constitue pas selon lui une menace au voyage. « Nous nous déplacerons peut-être moins souvent, mais nous resterons plus longtemps. Peut-être y aura-t-il une part de sacrifices personnel et professionnel plus importante, mais je pense que la rareté du voyage peut contribuer à son intensité et à le rendre tout aussi enrichissant et édificateur que cette facilité à laquelle nous avons accès aujourd’hui et qui est lourde sur le plan environnemental. »

Des avions zéro émission d’ici 2035 ?

Marc Hamy l’admet : la pandémie a été un accélérateur de changement chez Airbus. Le constructeur français espère pouvoir faire voler des avions zéro émission d’ici 2035, comme annoncé en 2020. « Cet avion zéro émission, nous l’imaginons à base d’hydrogène. […] L’hydrogène n’est pas nouveau — c’est le produit essentiel de l’eau, H2O —, et c’est un produit qu’on peut trouver facilement. Ensuite, il a une qualité : il est quatre fois plus puissant que le pétrole comme carburant, donc il permet de dégager beaucoup d’énergie. »

Le défi reste toutefois de taille. « Il faut transformer cette électricité en hydrogène et l’apporter à bord. Notre question, avec l’hydrogène, est le volume. […] Il va falloir revoir un peu le design de nos avions. Et comme il prend beaucoup de place, nous avons un dernier défi : nous allons utiliser de l’hydrogène cryogénique, c’est-à-dire refroidi à 253 degrés. »

Rappelons qu’en mai 2021, un Airbus A350 d’Air France a effectué le premier vol long-courrier propulsé au biocarburant — de l’huile de friture usagée — entre Paris et Montréal, réduisant alors de 15 % de ses émissions de gaz à effet de serre. « Aujourd’hui, nos avions sont certifiés pour emporter 50 % de carburant dit durable », affirme le vice-président d’Airbus.

  

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