Quelque 110 000 étudiants en grève pour le climat

Rosalie Thibault, militante au sein du regroupement La Planète s’invite à l’Université
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Rosalie Thibault, militante au sein du regroupement La Planète s’invite à l’Université

Des dizaines de milliers d’étudiants du Québec seront en grève ce vendredi, dans le cadre de la plus importante mobilisation « pour la justice climatique » depuis septembre 2019, quand la militante Greta Thunberg avait participé à une imposante manifestation à Montréal. Deux ans plus tard, plusieurs critiquent d’ailleurs la lenteur des décideurs politiques à agir, malgré l’urgence de la crise.

S’il fallait une preuve de plus de l’urgence climatique, Léa Ilardo estime que l’été 2021 en a plutôt offert plusieurs, avec ses feux de forêt dévastateurs, ses canicules particulièrement intenses et ses sécheresses. « On a toujours parlé des changements climatiques au futur. On le voit avec l’Accord de Paris, qui fixe des objectifs pour les prochaines décennies. Mais après cet été, on doit parler du réchauffement au présent. La crise climatique est déjà là », résume celle qui faisait partie de l’organisation de la manifestation en 2019.

Vendredi, Léa Ilardo marchera aux côtés des quelque 110 000 étudiants et étudiantes en grève au Québec, dans le cadre de la première grande mobilisation climatique depuis le début de la pandémie. Et leur message, qui sera au cœur de manifestations prévues dans une dizaine de villes, est sans équivoque : l’action politique n’est toujours pas à la hauteur, malgré l’évidence du naufrage climatique qui nous attend si on ne réduit pas radicalement nos émissions de gaz à effet de serre (GES).

« L’action politique a stagné. On a peut-être vu de petites mesures, mais rien d’assez important pour vraiment changer de trajectoire et éviter un réchauffement de 3 °C ou 4 °C à l’échelle mondiale. Pourtant, il faut sortir de cette trajectoire si on veut limiter le réchauffement à 1,5 °C », fait valoir Rosalie Thibault, militante au sein du regroupement La Planète s’invite à l’Université.

Les plus récentes données scientifiques lui donnent d’ailleurs raison. Le rapport du Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), publié en août, constate que même si les émissions de GES se stabilisent, puis diminuent au cours des prochaines décennies, la hausse moyenne des températures risque d’atteindre +2 °C d’ici une vingtaine d’années, puis près de +3 °C d’ici la fin du siècle.

Or, il n’est actuellement pas question de stabilisation, et encore moins de recul des émissions, mais bien d’une hausse pour les prochaines années. En calculant les engagements volontaires des États, l’ONU estimait la semaine dernière que les émissions sont en voie d’augmenter de 16 % d’ici 2030, par rapport à leur niveau de 2010. Pour éviter le pire, le GIEC estime qu’elles devraient plutôt reculer de 50 %. La situation actuelle nous conduit donc vers un réchauffement d’au moins 2,7 °C, alors que nous avons déjà atteint une hausse de 1,1 °C, par rapport à l’ère préindustrielle.

Six ans après la signature de l’Accord de Paris, ce constat d’échec annoncé est inacceptable pour Léa Ilardo, membre du conseil d’administration d’Environnement Jeunesse. « Le réchauffement climatique est une bombe à retardement, mais on nous dit que pour des considérations politiques et économiques, on va laisser cette bombe exploser dans les mains des jeunes et des générations futures. Ce sont des années perdues où on continue d’augmenter les émissions de gaz à effet de serre et on va le payer dans quelques années. Mais une fois qu’on foncera dans le mur, il sera trop tard. »

Dans ce contexte, plusieurs jeunes saluent au moins la possibilité de relancer la mobilisation climatique et de retrouver « le sentiment d’appartenir à un changement de société pour lequel plusieurs personnes veulent se mobiliser », après plusieurs mois de confinement et d’isolement, souligne Rosalie Thibault. « À force d’être écoanxieux chacun chez soi, c’est difficile pour le moral », résume-t-elle.

Mme Thibault et Mme Ilardo n’en redoutent pas moins une certaine « récupération politique », à l’instar de ce qu’elles ont vu au moment de la grande manifestation de Montréal de septembre 2019. Plusieurs politiciens, dont Justin Trudeau, qui était alors en campagne électorale, ont pris part à la marche, tout en répétant qu’ils étaient à l’écoute de la jeunesse. « Mais au-delà des lignes de communication qui parlent de changement climatique, ils n’ont rien proposé de concret », selon Rosalie Thibault. « Cette fois, Justin Trudeau ne sera pas le bienvenu dans la marche. Il serait plus utile à travailler sur des politiques climatiques qui sont à la hauteur de la crise. »

Injustice climatique

Professeure à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke, Annie Chaloux comprend cette exaspération. « Les jeunes ont tout à fait raison de s’inquiéter de la situation, d’être découragés et d’exiger des gouvernements qu’ils en fassent davantage. Il y a là une forme d’injustice climatique qu’on oublie. Les prochaines générations vont être touchées à un niveau qu’aucune autre génération n’aura connu auparavant », explique-t-elle.

Une étude universitaire internationale publiée au début du mois constate, après avoir sondé 10 000 jeunes de 16 à 25 ans provenant d’une dizaine de pays (mais pas du Canada), que 60 % d’entre eux sont « très » ou « extrêmement inquiets » des bouleversements du climat. Pire : quatre jeunes sur dix hésiteraient à avoir des enfants, en raison des craintes suscitées par l’avenir.

Mme Chaloux juge néanmoins que la situation au Canada a progressé au cours des deux dernières années. « La réponse politique n’est pas encore à la hauteur de la crise, mais je pense que plusieurs jalons fondamentaux ont été mis en place et il ne sera pas possible de revenir en arrière. Je pense à la taxe carbone ou à la loi fédérale sur la responsabilité en matière de carboneutralité, par exemple, qui obligera le gouvernement à rehausser son niveau d’ambition. »

Le gouvernement Trudeau, qui vient d’être réélu, espère réduire de 40 % à 45 % les émissions de GES du Canada d’ici 2030, par rapport à leur niveau de 2005. En campagne électorale, les libéraux ont aussi promis de plafonner, puis de réduire les émissions du secteur pétrolier et gazier, qui est le principal émetteur au pays.

Annie Chaloux est toutefois formelle : il faut aller plus loin, accélérer le pas et cesser « dès maintenant » de soutenir des projets d’énergies fossiles, comme le recommande l’Agence internationale de l’énergie. « Ça voudrait peut-être dire de mettre une croix sur le pipeline Trans Mountain. Ce sont des choix difficiles, mais ce sont des choix essentiels. Il faut être cohérent avec ce que la science exige. »

Les gouvernements ont d’ailleurs les coudées franches pour agir, selon elle. « En deux ans, malgré la pandémie, l’enjeu des changements climatiques n’a pas perdu en importance dans le discours politique. Les gens en demandent plus et la pression est encore plus forte. Peut-être que la mobilisation de ce vendredi ne sera pas au même niveau que ce que nous avions vu en 2019, mais cet enjeu est beaucoup plus présent qu’il ne l’était. »

Place à la décroissance?

Porte-parole du regroupement La Planète s’invite au Parlement, François Geoffroy estime que le débat sur la crise climatique devrait désormais inclure la notion de « décroissance ». « Les gouvernements vont devoir se prononcer sur le concept de la décroissance. Il va falloir avoir ce débat. Il va falloir faire des choix difficiles », dit-il. Il admet toutefois qu’il serait « difficile » de susciter une adhésion sociale à une telle idée. « Mais nous avons deux choix : ou bien on répond à l’urgence, ou bien on n’y répond pas. » M. Geoffroy souligne qu’une ébauche du prochain rapport du GIEC, qui a fait l’objet d’une fuite, suggère justement une réduction de la consommation des ressources de la planète, mais aussi un recul de la consommation d’énergie. « Fournir de meilleurs services avec moins d’apports d’énergie et de ressources est possible et cohérent avec le bien-être de tous », jugent les auteurs du rapport du Groupe de travail III du GIEC. « À partir du moment où même le GIEC avance cette idée, il devient difficile de l’ignorer », souligne François Geoffroy.



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