Les soeurs jumelles de Kamouraska

L'île Providence 
Photo: Pierre Giard L'île Providence 

Le paysage, c’est l’empreinte de l’humain sur la nature, ou de la nature sur l’humain. Qu’on l’occupe ou qu’on l’admire, le territoire devient significatif quand il témoigne de cette relation étroite et des valeurs du temps. Deuxième volet de notre série : les cabourons de la plaine et les îles de Kamouraska qui, malgré leurs apparences similaires, ont une histoire et une composition bien différentes.
 

Au loin, un cabouron, un îlot rocheux se dressant au milieu de la plaine verte bruissant sous le vent. On s’en approche à chaque coup de pédales. Là-bas, c’est le Kamouraska. Et en s’y rendant par la route du fleuve, entre Rivière-Ouelle et Saint-Denis-De La Bouteillerie, on s’offre l’un des plus beaux paysages du Québec.

Les origines du mot cabouron — courant au Québec jusque dans les années 1970 et toujours en usage au Kamouraska, où ces formes géologiques sont typiques de la région — demeurent obscures. Les fromagers de la ferme Blackburn, qui ont donné ce nom à l’un de leurs produits, aiment dire que c’est une contraction de l’expression « cap à bout rond ». Dans l’ouvrage Parlers et paysages du Québec, la Commission de toponymie du Québec affirme pour sa part que « le mot n’a jamais désigné un cap proprement dit » et souligne que le mot cabouron a probablement « une lointaine origine française », bien qu’il n’ait jamais été relevé tel quel en France. Les Abénaquis auraient par ailleurs appelé ces collines monadnocks, pour « montagnes lisses » ou « montagnes isolées », écrit Pierre Giard, dans son livre Les îles de Kamouraska.

Sœurs jumelles

Si l’origine du mot est incertaine, les formations géologiques qu’il désigne — ces petits pitons rocheux et isolés de quelque 30 mètres de haut — datent quant à elles d’environ 450 millions d’années, dit l’ingénieur géologue Guy Dionne, qui offre des sorties guidées sur la géologie de la région. Le cabouron est aussi un inselberg, soit une colline de taille modeste qui émerge au milieu de la plaine.

À Kamouraska, des collines semblables, mais de composition différente, émergent aussi du fleuve : les îles de Kamouraska. D’un regard, on note tout de suite leur parenté, les îles et les collines apparaissant comme des jumelles dans cette plate plaine d’argile. « Du point de vue du paysage, les îles et les collines de Kamouraska sont des sœurs jumelles, même si leur ADN diffère, écrit Pierre Giard. En effet, les cabourons sont surtout formés de quartzite, et les îles de Kamouraska sont essentiellement composées de schistes argileux et ardoisiers. »

Pourtant, toujours selon Giard, les îles de Kamouraska auraient été autrefois des cabourons, et les cabourons des îles, selon les variations « du littoral marin depuis la dernière glaciation ». Au cours de cette période, c’est l’eau du fleuve Saint-Laurent qui se serait déplacée d’une plaine à l’autre, après la fonte des glaciers.

Nous sommes alors dans la mer de Goldthwait, il y a environ 12 000 ans. La dernière période glaciaire vient de se terminer et l’eau recouvre alors la plaine de Kamouraska, qui ne s’est pas encore relevée du poids qu’a exercé le glacier sur les terres durant des dizaines de milliers d’années. Graduellement libérée de la pression de la glace, la terre se soulève et chasse l’eau de ce qui forme aujourd’hui la plaine ; elle la déplace plutôt dans l’actuel lit du fleuve Saint-Laurent : c’est ce qu’on appelle le rebond isostatique.

Le long chemin vers la protection

Lorsque le seigneur de Kamouraska présente ses terres à sa jeune épouse, il nomme les îles par leur nom, comme des personnes, écrit Anne Hébert dans son roman Kamouraska inspiré de l’histoire vraie de l’assassinat du seigneur des lieux, Achille Taché, en 1839, tout juste avant l’abolition du régime seigneurial. « L’île aux Corneilles, l’île de la Providence, l’île aux Patins, la Grande Île. »

Mais bien avant d’appartenir au seigneur des lieux, dans la période dite du Sylvicole, il y a 500 à 1500 ans, l’archipel de Kamouraska a servi de bivouac aux Iroquoiens. L’archéologue Pierre Dumais en a d’ailleurs trouvé des traces en 1975 sur l’île Brûlée et sur l’île aux Corneilles, explique Pierre Giard dans son livre. On y a ensuite chassé abondamment le béluga et la baleine ; on y a pêché l’anguille, le hareng et l’esturgeon. Une carte de 1815 indique qu’on a installé un télégraphe sur l’une d’entre elles, l’île Brûlée, pour assurer la défense nationale.

Aujourd’hui, plusieurs îles de l’archipel de Kamouraska sont désignées comme des territoires protégés. C’est le cas de l’île de la Providence et de l’île Brûlée, qui sont passées des mains du club de chasse Sarcelle à celles du gouvernement fédéral. Comme la Grande Île, elles font partie de la Réserve nationale de faune des Îles-de-l’Estuaire depuis 1986. L’île aux Corneilles et l’île aux Patins demeurent des propriétés privées, quoique leur occupation soit contrôlée.

Leurs sosies, les cabourons de la plaine, font eux aussi l’objet d’une certaine protection. En 1994, la société Cantel veut acheter le sommet de la principale montagne, à Saint-Germain-de-Kamouraska, pour y installer une tour de communication cellulaire, écrit Stefan Psenak dans son Tour du Québec, mais la mobilisation citoyenne sauve les collines de justesse. La société Les Cabourons du Mississippi mettra finalement la main sur 115 arpentsde paysage, ce qui permettra l’ouverture d’un sentier de 4,4 km et d’un circuit de 8,5 km qui passe par le rang Mississippi, un autre joyau de la région.



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