Québec autorise une route dans l’habitat d’une espèce menacée

Le prolongement du boulevard Béliveau, à Longueuil, sera fait directement dans un secteur qui abrite une population de rainette faux-grillon, une espèce désignée comme «menacée» en vertu de la Loi sur les espèces en péril du Canada.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le prolongement du boulevard Béliveau, à Longueuil, sera fait directement dans un secteur qui abrite une population de rainette faux-grillon, une espèce désignée comme «menacée» en vertu de la Loi sur les espèces en péril du Canada.

Le gouvernement Legault a autorisé la Ville de Longueuil à empiéter sur un habitat « essentiel » de la rainette faux-grillon pourtant protégé par les lois fédérales, afin de prolonger un tronçon de rue. Le Devoir n’a toutefois pas pu obtenir les avis scientifiques des experts du gouvernement du Québec qui ont mené à cette autorisation, malgré des demandes répétées. Les opposants demandent maintenant à Ottawa d’intervenir pour faire cesser les travaux, qui affecteront une espèce de plus en plus menacée.

La Ville de Longueuil a demandé, et obtenu, l’autorisation de poursuivre le boulevard Béliveau sur une distance d’environ 300 mètres. Ce nouveau tronçon de route asphaltée, qui doit permettre de relier le boulevard Vauquelin, coupera en deux un milieu naturel situé au sud du boisé du Tremblay, un secteur reconnu pour sa biodiversité et la présence importante de la rainette faux-grillon.

Le prolongement du boulevard Béliveau sera fait directement dans un secteur qui abrite une population de rainette faux-grillon, une espèce désignée comme « menacée » en vertu de la Loi sur les espèces en péril du Canada. Cet habitat, reconnu comme un site de « reproduction », et donc un « habitat essentiel », est d’ailleurs protégé par la législation fédérale.

Il faut dire que la principale menace qui pèse sur ce petit amphibien est la destruction de son habitat, qui a déjà reculé de plus de 90 % au Québec. Certains habitats de l’espèce situés dans le secteur du boulevard Béliveau ont d’ailleurs été détruits au fil des ans et d’autres, près du boisé du Tremblay, ont été endommagés ou détruits à la fin de 2020.

Projet autorisé

Le chef des services affaires publiques à la Ville de Longueuil, Hans Brouillette, assure toutefois que la municipalité a obtenu toutes les autorisations nécessaires pour mener à bien les travaux de déboisement et de construction de la route. Tous les ministères concernés « approuvent ce projet », a-t-il fait valoir mardi.

« Comme il s’agit d’un milieu naturel où il y a des rainettes faux-grillon, il était important de s’assurer qu’il y ait une continuité du corridor de biodiversité », a-t-il ajouté. L’aménagement d’un « passage faunique » est donc prévu, une solution qualifiée de « créative » par M. Brouillette, qui précise qu’elle a été approuvée par les ministères concernés. La Ville n’a cependant pas fourni de détails mardi sur ce qui sera fait pour compenser les impacts de l’implantation d’une route dans cet habitat.

Le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs n’a pas non plus répondu aux questions du Devoir, et ce, même si celles-ci ont été transmises à plusieurs reprises depuis jeudi dernier. Le ministère aurait produit un avis faunique dans ce dossier, mais il ne nous a pas été transmis. Le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques n’a pas non plus répondu à nos questions.

Environnement Canada a pour sa part indiqué, par courriel, qu’il est « au fait de la situation » à Longueuil. Il n’a cependant pas précisé si le gouvernement fédéral interviendra dans ce dossier. « Le gouvernement du Canada s’est engagé à protéger et à conserver les espèces en péril. Le gouvernement du Canada travaille avec le gouvernement du Québec et les principaux intervenants pour soutenir la protection et le rétablissement de la rainette faux-grillon de l’Ouest dans toute la province », a simplement indiqué le ministère.

Demande d’intervention

Maintenant que le gouvernement Legault a autorisé les travaux, la Société pour la nature et les parcs (SNAP Québec) et l’organisme environnemental Ciel et Terre, basé à Longueuil, demandent au gouvernement fédéral d’intervenir. Si une province n’agit pas pour protéger une espèce menacée, le ministre d’Environnement et Changement climatique Canada peut en effet recommander la prise d’un décret de protection en vertu de la Loi sur les espèces en péril, rappelle le directeur général de la SNAP Québec, Alain Branchaud.

« Les habitats de la rainette faux-grillon continuent d’être grugés partout en Montérégie et en Outaouais. La faiblesse des lois québécoises et le manque de volonté politique de Québec pour protéger la rainette faux-grillon appellent à une intervention extérieure musclée, comme celle mise en place à La Prairie en 2016 », ajoute M. Branchaud. En 2016, le gouvernement fédéral a publié un décret d’urgence pour empêcher un promoteur immobilier de détruire un habitat essentiel de l’espèce. Le dossier s’est rendu jusqu’en Cour suprême, qui a confirmé la validité de ce décret en décembre 2020.

Les habitats de la rainette faux-grillon continuent d’être grugés partout en Montérégie et en Outaouais

 

Plus tôt cette année, le gouvernement Legault a écrit au gouvernement fédéral pour s’opposer à la décision de protéger l’habitat essentiel du chevalier cuivré, un poisson « en voie de disparition », qui est unique au Saint-Laurent. À l’automne 2020, le gouvernement Legault a aussi refusé de transmettre au Devoir les rapports des inventaires de rainettes faux-grillons qui ont été réalisés sur le terrain du port de Montréal, à Contrecœur. Ce terrain compte un « habitat essentiel » de l’espèce.

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