Climat: l’ambition sera-t-elle au rendez-vous pour les élections?

«On reconnaît l’urgence du problème, mais sans nécessairement réclamer plus d’action politique», estime Erick Lachapelle, professeur agrégé au Département de science politique de l’Université de Montréal.
Illustration: Sébastien Thibault «On reconnaît l’urgence du problème, mais sans nécessairement réclamer plus d’action politique», estime Erick Lachapelle, professeur agrégé au Département de science politique de l’Université de Montréal.

Les questions environnementales, et particulièrement les bouleversements climatiques, sont plus présentes que jamais dans les plateformes électorales des différents partis politiques fédéraux. Mais au-delà des promesses et des discours rassurants, cela ne veut pas dire que les engagements et les gestes posés sont à la hauteur de l’urgence. Les partis ne sont toutefois pas les seuls à blâmer, puisque les citoyens peinent eux aussi à renoncer à plusieurs comportements qui ont des impacts majeurs.

Au cœur d’un été marqué par des canicules, du temps anormalement sec et des feux de forêt dévastateurs dans l’Ouest canadien, la question climatique s’est invitée cette semaine dans la campagne fédérale sous la forme du mégaprojet routier du troisième lien, dans la région de Québec. Si certains y voient un exemple de projet coûteux conçu pour faciliter le recours à l’auto en solo, le chef bloquiste, Yves-François Blanchet, estime, lui, qu’il y a là un « potentiel de contribution positive » pour l’environnement.

Ce plaidoyer de l’ancien ministre de l’Environnement du Québec a fait réagir les groupes écologistes, mais aussi le NPD, qui a inscrit dans sa plateforme électorale une cible de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) qui permettrait, si elle était atteinte, de respecter l’objectif fixé par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) à l’horizon 2030 (recul de 45 % des émissions de GES par rapport au niveau de 2010). Le Parti vert va encore plus loin, mais ce n’est pas le cas des libéraux et des conservateurs. Les deux formations promettent toutefois différentes mesures pour, assurent-elles, respecter l’Accord de Paris sur le climat.

« Plus aucun parti politique ne peut se permettre d’ignorer l’enjeu climatique, parce que les électeurs ne votent pas, en règle générale, pour un parti qui ne prend pas l’environnement au sérieux. C’est ce qui explique la décision du Parti conservateur de moderniser ses engagements », fait valoir Erick Lachapelle, professeur agrégé au Département de science politique de l’Université de Montréal.

Les experts consultés par Le Devoir estiment néanmoins que les partis politiques fédéraux qui peuvent raisonnablement espérer former le prochain gouvernement ne sont pas à la hauteur de l’urgence climatique. M. Lachapelle rappelle qu’Ottawa a certes tourné le dos à l’ère du gouvernement conservateur de Stephen Harper, au cours de laquelle le Canada a renié sa signature de l’Accord de Kyoto sur le climat, mais les actions des libéraux depuis 2015 « demeurent insuffisantes ».

Erick Lachapelle et l’économiste François Delorme, collaborateur du GIEC, jugent en outre que l’action climatique du gouvernement Trudeau est teintée d’incohérences. Certes, ce dernier a posé des « gestes sérieux », comme l’instauration d’une taxe carbone, mais il a aussi maintenu les subventions aux énergies fossiles, a favorisé le développement de nouveaux projets d’exploration pétrolière et a acheté le pipeline Trans Mountain, puis financé le projet de son expansion, souligne M. Lachapelle. Ces décisions vont d’ailleurs dans le sens des objectifs du lobby pétrolier et gazier, qui prévoit une croissance de la production au cours des prochaines décennies.

Cohérence réclamée

Il y a pourtant dès maintenant « une urgence de cohérence climatique », affirme François Delorme. « Il faut s’assurer d’une reddition de comptes dans notre plan de réduction des émissions de GES. Et il faut se demander, pour toutes les grandes décisions d’investissement comme pour le plan d’ensemble, si cela nous rapproche de nos cibles climatiques. Ça veut aussi dire qu’il faut dès maintenant amorcer sérieusement la sortie des énergies fossiles, sur un horizon de cinq ans. On peut comprendre que ce soit délicat sur le plan politique, mais les limites physiques sont implacables : la planète ne peut absorber plus qu’une certaine quantité maximale de CO2. »

Doctorante en science politique à l’UQAM, Catherine Viens aurait pour sa part aimé voir plus d’engagements forts en matière d’adaptation, après les événements climatiques extrêmes de cet été. « Nous ne sommes toujours pas sérieux dans notre volonté de nous adapter, comme société, aux impacts des changements climatiques », déplore-t-elle.

 

Il est vrai que, même si le Canada réduisait de façon substantielle ses émissions de GES, il devrait tout de même faire face à des impacts majeurs au cours des prochaines années. Il faut dire que le pays se réchauffe en moyenne deux fois plus vite que la moyenne mondiale, voire trois fois plus vite pour les régions nordiques. Un rapport financé par le gouvernement fédéral et publié en juin conclut d’ailleurs à l’urgence de se préparer aux répercussions des bouleversements climatiques, puisque ceux-ci laissent présager « des coûts astronomiques » en santé au Canada au cours des prochaines décennies, mais aussi une croissance sans précédent du nombre de décès prématurés.

Dans ce contexte de naufrage climatique prévisible, à moins de profondes transformations de nos sociétés, le gouvernement peut malgré tout limiter son ambition climatique sans en payer le prix politique, estime Erick Lachapelle. « Une vaste majorité des citoyens estime que le réchauffement climatique est un dossier prioritaire, mais le taux diminue lorsqu’on demande à la population si les gouvernements doivent en faire plus. Bref, on reconnaît l’urgence du problème, mais sans nécessairement réclamer plus d’action politique. »

Choix des citoyens

Les citoyens eux-mêmes, pourtant de plus en plus sensibilisés aux enjeux climatiques, font preuve d’incohérences dans leur quotidien. « Sur le plan individuel, il y a un fossé entre les idéaux que nous disons avoir et nos modes de vie. C’est une grande incohérence qu’il est important de nommer, puisque nous devrons la résoudre pour gagner la lutte contre les changements climatiques », fait valoir le titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal, Pierre-Olivier Pineau.

« Les choix des consommateurs sont diamétralement opposés aux actions qu’il faudrait prendre pour agir efficacement : en transport (toujours plus de véhicules, et des plus gros), en logements (toujours plus de logements, et des plus gros), en objets consommés (toujours plus de pièces d’équipement, qui sont remplacées rapidement) et en alimentation (plus de calories ingérées — avec les enjeux d’obésité croissante que cela induit) », explique M. Pineau dans une réponse écrite.

Il souligne toutefois que les gouvernements doivent eux aussi agir à la hauteur de la crise, ce qu’ils ne font toujours pas. Un point de vue que partage la directrice des politiques nationales du Réseau action climat Canada, Caroline Brouillette. « Les gouvernements ont les outils et le pouvoir de rompre la dépendance de notre économie aux fossiles et de rendre des choix faibles en carbone plus faciles. » Elle rappelle d’ailleurs que, dans un rapport publié en mai et portant sur les moyens à prendre pour atteindre la carboneutralité d’ici 2050, « l’Agence internationale de l’énergie évalue que les changements de comportement individuels compteront pour seulement 4 % de la réduction des émissions de gaz à effet de serre nécessaire pour atteindre cette cible ».

Ce même rapport est aussi sans équivoque : pour espérer pouvoir limiter les dérèglements du climat mondial, il ne faut plus lancer de nouveaux projets d’exploration d’énergies fossiles. « Malheureusement, on retrouve toujours chez la plupart des partis cette dissonance cognitive où l’on propose des mesures pour réduire les émissions de gaz à effet de serre sans mettre fin à l’expansion de la production et à l’exportation d’énergies fossiles », déplore Mme Brouillette. Avec l’appui indéfectible offert par Ottawa au cours des dernières années, Terre-Neuve souhaite ainsi doubler la production pétrolière en milieu marin, et ce, après 2030. La Régie de l’énergie du Canada prévoit aussi une croissance de la production pétrolière et gazière au pays, essentielle pour répondre à la demande hors des frontières canadiennes.

Peu d’environnement sur Instagram en 2019

La campagne électorale fédérale de 2019 était placée sous le signe d’une mobilisation sans précédent de la jeunesse en faveur de l’action climatique, avec notamment l’imposante manifestation à Montréal à laquelle avait participé la jeune militante Greta Thunberg. Malgré cela, les enjeux environnementaux ont été peu mis en avant sur le très populaire réseau social Instagram, a constaté Charles-Antoine Millette, chercheur à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke. Dans le cadre d’un projet mené avec le Groupe de recherche en communication politique de l’Université Laval, il a analysé 516 publications des chefs et des partis politiques fédéraux. « À l’exception du Parti vert du Canada, les partis politiques fédéraux et les chefs ont très peu parlé d’environnement sur Instagram », résume-t-il. Au total, seulement 11 % des publications des chefs parlaient d’environnement, contre 36 % pour les partis.

  



À voir en vidéo