En Colombie, l’autre procès du glyphosate

Un avion pulvérise de l’herbicide sur des plants de coca à El Catatumbo, dans le département de Norte de Santander, en Colombie, près de la frontière avec le Venezuela, le 4 juin 2008. Même si la fumigation aérienne paraît «chaque jour moins légitime» aux yeux de l’opinion publique, le président colombien, Iván Duque, persiste à vouloir réanimer cette stratégie.
Photo: Luis Robayo Agence France-Presse Un avion pulvérise de l’herbicide sur des plants de coca à El Catatumbo, dans le département de Norte de Santander, en Colombie, près de la frontière avec le Venezuela, le 4 juin 2008. Même si la fumigation aérienne paraît «chaque jour moins légitime» aux yeux de l’opinion publique, le président colombien, Iván Duque, persiste à vouloir réanimer cette stratégie.

La Colombie a utilisé le glyphosate durant plus de deux décennies pour tenter d’éliminer les cultures de coca, l’ingrédient principal de la cocaïne. La production de cette drogue, majoritairement destinée aux pays de l’hémisphère nord, a continué de grimper en 2020, selon un rapport de l’ONU publié la semaine dernière.

Alors qu’au Canada, le populaire herbicide fait débat en agriculture et dans nos assiettes, le gouvernement colombien a récemment réitéré sa volonté de reprendre ces pulvérisations de masse. Mais une offensive se prépare pour la première fois devant une instance internationale.

Yaneth Valderrama, 27 ans, se tenait au bord d’un ruisseau du village de Solita, dans le Caqueta, une région au sud de la Colombie. C’est alors que trois avions légers et quatre hélicoptères ont déversé un herbicide du haut des airs sur la terre familiale et les propriétés environnantes.

C’était le 28 septembre 1998 et elle était enceinte de quatre mois. Deux jours plus tard, elle perdait son bébé, et six mois plus tard, elle mourait. Son diagnostic mentionnait alors : « Toxicité due aux pesticides. » La liste des autres causes de sa mort est longue et comprend la défaillance de ses organes, le choc septique et la détresse respiratoire.

Photo: Courtoisie de la famille Savard Yaneth Valderrama, quelques années avant sa mort en 1998

Vingt ans plus tard, après avoir épuisé tous les recours judiciaires dans son pays d’origine, sa famille a réussi à faire admettre sa requête à la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH).

Il s’agit du premier cas pour mort à la suite d’une fumigation au glyphosate à être accepté par un mécanisme international de protection des droits de la personne. Admis en 2018, ce dossier sera examiné sous peu sur le fond de l’affaire, indique le conseiller juridique de la famille, Carlos Arturo Sanchez, joint par Le Devoir. « Ce genre de requête bouge très lentement, reconnaît-il, mais le cas de Yaneth a déjà passé l’étape la plus difficile. »

Un cas unique surfond d’histoire commune

Les réclamations devant la justice contre Bayer, propriétaire de Monsanto, se comptent pourtant par milliers aux États-Unis et au Canada, venant de personnes qui imputent leur maladie au glyphosate.

L’argument avancé par l’entreprise, notamment dans un courriel récent envoyé au Devoir, est que « lorsqu’utilisé selon les directives sur l’étiquette, le glyphosate ne pose pas de risque inacceptable pour la santé humaine et l’environnement ».

Le cas Valderrama est bien différent, puisque le procès à venir ne vise pas l’entreprise, mais plutôt le gouvernement colombien, rappelle l’avocat Sanchez. La question de l’usage sur l’étiquette ne tient pas non plus, puisque le produit n’a pas été testé pour ce genre d’utilisation. « Nous avons présenté des preuves de résidus de substances toxiques dans sa peau et dans ses ongles et nous en appelons au principe de précaution qui n’a pas été respecté », explique plutôt l’homme.

« C’est encore plus grave, croit quant à lui Luis Felipe Cruz, chercheur pour l’organisation Dejusticia. Quand quelqu’un est responsable d’asperger un produit, il a la possibilité de se conformer aux protocoles de sécurité. Mais Mme Valderrama n’a eu aucune possibilité de se protéger », dit-il.

Nous avons présenté des preuves de résidus de substances toxiques dans sa peau et dans ses ongles et nous en appelons au principe de précaution qui n’a pas été respecté

 

Il ajoute qu’il est impossible de mettre un chiffre sur le nombre de victimes du glyphosate en Colombie. L’arrosage se faisait principalement dans deszones rurales, où les postes de santé sont très rares. Il n’y avait pas non plus de mécanisme de plaintes.

Plus important encore, « les paysans avaient peur de dire qu’ils vivaient tout près des cultures de coca, craignant que la police se présente chez eux et les accusent d’être complices de la guérilla », dit le chercheur. « Nous sommes restés entre le glyphosate et les balles », décrivent des agriculteurs du Caqueta dans un rapport que Dejusticia vient de présenter à la Commission vérité et réconciliation.

Quant à Carlos Arturo Sanchez, il précise qu’il a représenté « des dizaines d’autres cas » localement, mais la grande majorité pour des dommages causés à des biens matériels, comme des cultures vivrières, par exemple.

Les paysans avaient peur de dire qu’ils vivaient tout près des cultures de coca, craignant que la police se présente chez eux et les accusent d’être complices de la guérilla

 

Échec de l’approche« zéro coca »

Ces arrosages au glyphosate ont commencé au début des années 1990, avec l’appui financier, moral et logistique des États-Unis. Le gouvernement colombien les a interrompus en 2015, quand l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a classé ce pesticide comme « cancérigène probable ».

Par contre, même si la fumigation aérienne paraît « chaque jour moins légitime » aux yeux de l’opinion publique, dit M. Cruz, le président Iván Duque persiste à vouloir réanimer cette stratégie. Il a signé un décret en avril dernier, décret qui était prêt depuis déjà deux ans. C’est que la Cour constitutionnelle du pays lui avait imposé un certain principe de précaution en le forçant à présenter des preuves que cette technique ne créera « pas de dommages à la santé et à l’environnement ».

La légalité même de ce décret est contestée par plusieurs organisations en Colombie qui se battent dans des cours pour en faire invalider au moins certains aspects.

Ce n’est pas seulement la fumigation qui est vouée à l’échec, mais « toute l’éradication forcée telle qu’elle est pratiquée là-bas », affirme Vanda Felbab-Brown, analyste principale pour la Brookings Institution à Washington. La destruction des plants de coca se fait aussi manuellement, par des brigades sur le terrain, avec des résultats aussi mitigés.

Nous sommes restés entre le glyphosate et les balles

« La croyance que la violence est due à la présence de la coca est devenue une croyance centrale de l’élite colombienne », note-t-elle, avant de la réfuter. C’est aussi l’éradication sous la contrainte qui a été associée à « l’usage excessif de la force », encore pire dans un contexte « d’absence d’autres options pour vivre », dit Mme Felbab-Brown. 

Les programmes de substitution de la coca par d’autres cultures, comme le café ou le cacao par exemple, peuvent offrir des solutions de rechange, mais sont trop souvent « mal conçus ». « On répète les mêmes erreurs encore et encore », déplore l’experte, notamment en demandant de détruire complètement les plants de coca avant même de recevoir la première compensation.

Les cultures légales connaissent aussi d’importantes limites, dont le réseau routier peu développé. « La coca amène de l’argent plus rapidement, et souvent d’une manière beaucoup plus fiable », explique-t-elle. Le réseau qui achète, même s’il est criminel, est « efficace », la pâte de coca est facile à transporter et le marché est florissant à l’international.

Plus de 150 experts en politiques contre la drogue ont fait parvenir une lettre au président Joe Biden pour le convaincre de ne pas appuyer le décret de Duque, contrairement à son prédécesseur.

Une instance du Congrès américain a par ailleurs évalué que le pays a dépensé plus de 10 milliards de dollars dans l’éradication forcée de la coca, y compris des tactiques manuelles et des arrosages au glyphosate, avec « des résultats désastreux ». Un rapport de 2018 présenté aux élus américains comparait l’éradication forcée à la tonte du gazon : un geste qu’il faut toujours répéter.



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