Sauver les monarques, une chenille à la fois

Depuis le printemps, Roger Giraldeau patrouille les abords des routes, les terrains des centres commerciaux, les parcs industriels et les chantiers de construction dans Boucherville. Il tente de repérer les plants d’asclépiades, la seule nourriture des chenilles et des monarques, pour sauver les chenilles et les œufs de ces papillons, avant le passage des tondeuses.
Photo: Roger Giraldeau Depuis le printemps, Roger Giraldeau patrouille les abords des routes, les terrains des centres commerciaux, les parcs industriels et les chantiers de construction dans Boucherville. Il tente de repérer les plants d’asclépiades, la seule nourriture des chenilles et des monarques, pour sauver les chenilles et les œufs de ces papillons, avant le passage des tondeuses.

« Je ne serai jamais tondeur de gazon », lance Roger Giraldeau. Banquier à la retraite, ce résident de Boucherville a développé une passion pour les monarques, ces papillons emblématiques qui, chaque année, entreprennent un long voyage migratoire vers le Mexique. Depuis le printemps, il patrouille les abords des routes, les terrains des centres commerciaux, les parcs industriels et les chantiers de construction afin d’inspecter les plants d’asclépiades et sauver les œufs et les chenilles de monarques avant le passage des tondeuses.

À la maison, Roger Giraldeau a construit une pouponnière pour héberger ses protégés, qu’il chouchoute jusqu’à ce que les papillons émergent et puissent être relâchés dans la nature. Au cours de la dernière semaine, 123 papillons issus de ces sauvetages sont « nés » chez lui, dont 44 papillons dans la seule journée de samedi. « C’était tout un spectacle ! dit-il. »

M. Giraldeau déplore toutefois le zèle du ministère des Transports du Québec (MTQ) et des propriétaires de bâtiments industriels et commerciaux à tondre les asclépiades. Rappelons que cette plante indigène longtemps considérée comme une « mauvaise herbe » est la seule nourriture des chenilles de monarques. « Des fois, je m’obstine avec les conducteurs de tondeuses. Ils veulent couper le gazon, mais je leur dis d’attendre. » Il aimerait d’ailleurs que le MTQ cesse la tonte des abords des autoroutes entre mai et octobre, question de laisser une chance aux monarques.

Il encourage aussi les amateurs de monarques à procéder au sauvetage des chenilles et des œufs avant le passage des tondeuses : « C’est beau de planter des asclépiades, mais il y a déjà des asclépiades un peu partout. Sauf que les pauvres chenilles se font faucher ».

Blitz annuel

La protection des monarques passe aussi par les opérations d’observation citoyenne. Depuis le printemps, aux quatre coins du Québec, les amateurs s’activent pour scruter chaque feuille d’asclépiade croisée sur leur chemin afin de débusquer les œufs et les chenilles de monarques et enregistrer leurs découvertes auprès de Mission monarque, un programme mis sur pied par l’Insectarium de Montréal en 2016 afin de documenter les aires de reproduction des monarques.

Et du 23 juillet au 1er août aura d’ailleurs lieu la 5e édition du blitz international de suivi du monarque. Pendant ces dix jours, les citoyens mexicains, américains et canadiens sont invités à repérer les œufs, les chenilles, les chrysalides et les papillons sur les plants d’asclépiades. Les données recueillies permettront aux chercheurs de déterminer des zones de protection à prioriser à l’échelle de l’Amérique du Nord.

Si les monarques de l’est du continent sont en situation difficile, leur population ayant diminué de plus de 80 % dans les 20 dernières années, les monarques de l’Ouest qui hivernent en Californie sont dans une posture encore plus désastreuse. Seulement 1914 individus ont été signalés lors du dernier recensement du Western Monarch Thanksgiving Count, ce qui correspond à une baisse de 99,9 % depuis les années 1980.

Dans leur migration, les monarques sont exposés à de nombreux dangers. Coordonnateur du programme Mission monarque à l’Insectarium de Montréal, Alessandro Dieni souligne qu’une période de gel est survenue au Texas au printemps. On en ignore toutefois les répercussions pour la population de monarques. « On a constaté que les monarques sont arrivés plus tôt au Québec cette année. Est-ce que ce gel a eu moins d’impact qu’on le pensait ? Ou les monarques ont-ils migré plus longtemps ? Il est trop tôt pour le dire », indique-t-il.

Si le début de la saison laisse penser que les papillons seront plus nombreux cet été au Québec que les deux dernières années, Alessandro Dieni rappelle qu’il est important pour les chercheurs que les citoyens fassent des inspections et rapportent leurs observations même si aucun individu n’est trouvé sur les sites visités. Pendant le blitz nord-américain, M. Dieni espère que le cap des 1000 participants sera dépassé.

Les pesticides

Plusieurs municipalités ont adopté des mesures pour protéger les monarques au cours des dernières années. En 2017, Montréal a été la première ville québécoise à adhérer au programme « Ville amie des monarques » supervisé par la Fondation David Suzuki et qui prévoit 24 mesures de protection spécifiques auxquelles les villes adhèrent en totalité ou en partie. Depuis, 81 municipalités ont emboîté le pas au Québec.

99,9%
C’est le pourcentage qui correspond à la baisse du nombre de monarques de l’Ouest depuis les années 1980 à aujourd’hui selon le dernier recensement du Western Monarch Thanksgiving Count.

Responsable de la mobilisation à la Fondation David Suzuki, Julie Roy signale d’ailleurs que cette année, les villes sont de plus nombreuses à adopter la mesure qui prévoit le bannissement de l’usage des pesticides sur leur territoire. « C’est comme si elles voulaient combler un manquement du provincial ou du fédéral en cette matière », dit-elle, en évoquant l’intention de Santé Canada d’autoriser une augmentation du taux de l’herbicide glyphosate dans les denrées alimentaires, dont le blé, les haricots et l’avoine. Sur 82 villes devenues amies des monarques, 34 ont adhéré à la mesure visant à éliminer les pesticides, précise-t-elle.

Masques et monarques

Si ce programme donne lieu à plusieurs initiatives municipales pour aménager des aires favorables au monarque, les habitats des papillons sont encore menacés. La possible construction d’une usine de fabrication de masques chirurgicaux par Medicom sur un terrain appartenant au gouvernement fédéral et loué par Aéroports de Montréal (ADM) au nord de l’aéroport inquiète les groupes écologistes.

Le site est propice aux monarques, à tel point que les groupes l’ont baptisé le « Champ des monarques ». « On a repéré beaucoup d’asclépiades. Quand je dis beaucoup, c’est dans l’ordre de milliers de plants », souligne Katherine Collin, de l’organisme Technoparc Oiseaux, qui dit avoir vu des nombreux monarques sur le site. Elle remet d’ailleurs en question la rigueur des inventaires écologiques réalisés par ADM.

Le déclin catastrophique que sont en train de vivre les deux populations de monarques, celle de l’Est et celle de l’Ouest, est intimement lié à la perte d’habitats, non seulement au Mexique, mais ici aussi

 

Medicom, qui a reçu une subvention fédérale de 29 millions de dollars pour son projet, précise au Devoir que le choix du site de la future usine n’est pas finalisé, d’autant qu’une consultation publique est toujours en cours. « Nous tenons à réitérer que Medicom s’engage à travailler avec les experts en analyse environnementale afin de réaliser toutes les études nécessaires et mettre en place tous les précautions et aménagements requis pour protéger l’environnement et la biodiversité, quel que soit le site sélectionné », a indiqué par courriel Gopinath Jeyabalaratnam, gestionnaire principal aux communications de l’entreprise.

Cela ne suffit pas pour rassurer Katherine Collin. « Le déclin catastrophique que sont en train de vivre les deux populations de monarques, celle de l’Est et celle de l’Ouest, est intimement lié à la perte d’habitats, non seulement au Mexique, mais ici aussi », rappelle-t-elle.

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