Les Jeux olympiques, ces géants qui ne seront jamais «verts»

Les traces du passage des Jeux de Rio, qui ont eu lieu il y a cinq ans, sont loin d’être toutes bénéfiques: ici, des berges de la baie de Guanabra, en 2017.
Photo: Silvia Izquierdo Associated Press

Les traces du passage des Jeux de Rio, qui ont eu lieu il y a cinq ans, sont loin d’être toutes bénéfiques: ici, des berges de la baie de Guanabra, en 2017.

Malgré les promesses répétées des organisateurs des récentes éditions des Jeux olympiques, les impacts environnementaux de ces méga-événements ne cessent de croître. Il serait d’ailleurs difficile de faire autrement, estiment les experts consultés par Le Devoir, à moins d’inverser la tendance actuelle axée sur des rendez-vous sportifs de plus en plus imposants.

À plusieurs reprises depuis que le Japon a remporté l’organisation des Jeux olympiques (JO) qui devaient initialement se tenir à l’été 2020, les organisateurs des Jeux de Tokyo se sont engagés à réduire significativement l’empreinte environnementale de l’événement en misant notamment sur le recyclage et sur différentes mesures censées limiter au maximum les émissions de gaz à effet de serre.

Une bonne partie des biens fournis pour les Jeux doivent ainsi être réutilisés ou recyclés. Ces équipements sont toutefois limités : il s’agit essentiellement du mobilier du Village olympique, du mobilier de bureau et des appareils informatiques. Certains objets ont d’ailleurs été spécifiquement conçus pour être recyclés, comme les lits du Village olympique, dont les sommiers sont en carton renforcé.

On promet aussi un tri rigoureux des matières résiduelles générées
durant ces compétitions, une tâche rendue plus simple dans un contexte où celles-ci se tiendront sans spectateurs. Tokyo 2020 compte également limiter le recours aux plastiques à usage unique et utiliser des métaux récupérés pour produire les médailles qui seront remises.

Au-delà de ces mesures, dont certaines ont essentiellement valeur de symbole, le comité organisateur a surtout pris des engagements climatiques afin de réduire le bilan d’émissions de gaz à effet de serre (GES). Après avoir évalué le total des émissions à 2,73 millions de tonnes (soit l’équivalent des émissions annuelles de 1,1 million de voitures), on a donc prévu de les « compenser » en finançant des projets qui doivent théoriquement permettre d’obtenir des réductions totalisant 4,38 millions de tonnes.

Doutes

Géographe urbain et politique à l’Institut de géographie et durabilité de l’Université de Lausanne, en Suisse, Sven Daniel Wolfe salue la volonté des organisateurs des JO de Tokyo de poser des gestes pour limiter les impacts écologiques. « Ils ont essayé de mettre en place des chaînes d’approvisionnement durables, par exemple pour le bois nécessaire à la construction des sites olympiques. C’est une bonne chose à faire, et c’était nouveau », fait-il valoir.

Photo: Bruna Prado Associated Press Un stade peu utilisé du Parc olympique à Rio, en 2021

Néanmoins, ajoute M. Wolfe, « les résultats n’ont pas été à la hauteur des plans, et une partie du bois utilisé provenait de la coupe à blanc de forêts tropicales en Indonésie, selon le Rainforest Action Network, qui a mené une enquête indépendante. Ainsi, s’il est important que les organisateurs se concentrent sur la durabilité, il est également important de s’assurer que leurs actions correspondent à leurs plans ».

Il doute également de la volonté de « compenser » les émissions de GES, en rappelant que l’efficacité de ces mesures reste à démontrer. Même son de cloche du côté de Philippe Gauthier, qui est membre du comité scientifique du groupe universitaire Polémos sur la décroissance. Ce dernier remet aussi en question la volonté de Tokyo 2020 d’offrir un événement qui sera alimenté uniquement par des énergies renouvelables. Il faut dire que le Japon est toujours très dépendant des énergies fossiles pour la production d’électricité. Pas moins de 70 % de la production du pays s’appuie sur des ressources fossiles, dont le gaz naturel et le charbon.

Répercussions croissantes

Au-delà des JO de Tokyo et des discours rassurants des organisateurs des éditions récentes des olympiques, une étude publiée en avril dernier dans le magazine scientifique Nature a par ailleurs démontré que le caractère « durable » des Jeux tend plutôt à décliner.

« Dans notre étude, nous examinons trois dimensions de la durabilité : les facteurs économiques, écologiques et sociaux. Et, en moyenne, les notes pour tous ces facteurs diminuent au fil du temps, malheureusement. Je pense que l’un des principaux problèmes que nous constatons est que les Jeux olympiques ne cessent de grandir, en termes de taille et de coûts. Et nos données montrent que plus un événement est grand, moins il est durable. C’est l’un des principaux problèmes que nous avons constatés », explique Sven Daniel Wolfe, coauteur de cette étude qui s’appuie sur l’analyse de 16 JO d’été et d’hiver depuis 1992.

« La tendance au gigantisme encourage une hausse des émissions de gaz à effet de serre. Il y a de plus en plus de disciplines et d’athlètes, mais aussi des stades de plus en plus gros et nombreux. Ces tendances annulent les efforts qui sont faits pour verdir ces événements », ajoute Philippe Gauthier. On constate en effet une croissance continue du nombre de participants de toutes sortes. À Tokyo, malgré la COVID-19, on attend cette année 11 500 athlètes (le double des JO de Montréal, en 1976), mais aussi près de 80 000 officiels, accompagnateurs, journalistes, etc.

Dans ce contexte, il est difficile de réduire l’empreinte environnementale des Jeux olympiques, selon Mohamed Reda Khomsi, professeur au Département d’études urbaines et touristiques de l’UQAM. « Il y a des engagements et il y a eu des avancées. Mais jusqu’à présent, aucune édition des Jeux olympiques n’a respecté les objectifs qui ont été fixés au départ », et ce, même si les valeurs environnementales sont inscrites dans le discours officiel du Comité international olympique (CIO) depuis 1995.

L’attention portée à ces valeurs n’a pas empêché les « dégâts environnementaux » des JO d’hiver de Sotchi, en Russie, en 2014, rappelle Mohamed Reda Khomsi. Pour construire les infrastructures nécessaires, les organisateurs ont rasé en partie des forêts dont la valeur était pourtant reconnue par l’UNESCO. Des dépotoirs sauvages ont aussi émergé à plusieurs endroits, des habitats d’espèces menacées ont été détruits et des militants écologistes qui ont critiqué les autorités ont été emprisonnés.

Il y a de plus en plus de disciplines et d’athlètes, mais aussi des stades de plus en plus gros et nombreux. Ces tendances annulent les efforts qui sont faits pour verdir ces événements.

 

Mohamed Reda Khomsi estime toutefois que les questions écologiques devraient prendre davantage de place dans les années à venir. Les organisateurs des JO d’été de Paris, en 2024, ont ainsi promis des Jeux qui auraient « une contribution positive » pour le climat, et ce, moins de 10 ans après ceux de Rio, qui avaient généré plus de 3,5 millions de tonnes de GES. « Il y a une pression de la société qui est de plus en plus forte. Mais est-ce que le CIO ira jusqu’à imposer des cibles précises ? Je n’en suis pas certain. Pour le moment, ça demeure donc tributaire de la volonté des comités organisateurs locaux », nuance-t-il.

Les experts consultés par Le Devoir s’entendent tous pour dire que les Jeux olympiques devraient subir une cure minceur pour espérer amenuiser leurs impacts en matière d’utilisation de ressources, mais aussi de production de GES. « J’entends ce discours des Jeux plus modestes depuis plus de 20 ans, mais pour le moment, ce n’est qu’un discours qui est là pour marquer l’imaginaire. Les Jeux sont une vitrine et une opportunité pour un pays qui veut montrer au monde ce qu’il est capable de faire et quel est son mode de vie », ajoute Mohamed Reda Khomsi.

J’entends ce discours des Jeux plus modestes depuis plus de 20 ans, mais pour le moment, ce n’est qu’un discours qui est là pour marquer l’imaginaire. Les Jeux sont une vitrine et une opportunité pour un pays qui veut montrer au monde ce qu’il est capable de faire et quel est son mode de vie.

 

Sven Daniel Wolfe juge que la solution pourrait donc se trouver du côté de JO qui se dérouleraient dans un ensemble établi de villes hôtes. « De cette façon, la construction d’infrastructures pourrait être réduite au minimum. Pour les éléments culturels, nous pourrions avoir des hôtes différents dans ces villes. Par exemple, l’Équateur pourrait accueillir les Jeux à Athènes, ou le Cameroun à Londres. Ensuite, avec une commission indépendante et transparente évaluant le travail, nous pourrions garantir que ces Jeux soient durables pour tous. »

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