Québec lance le projet de mise en captivité des caribous de deux parcs nationaux

Le gouvernement a décidé d’envoyer tous les caribous du parc national des Grands-Jardins, dans Charlevoix, en captivité.
Photo: Jean-Simon Bégin Le gouvernement a décidé d’envoyer tous les caribous du parc national des Grands-Jardins, dans Charlevoix, en captivité.

Le gouvernement Legault vient de lancer le projet de mise en captivité des derniers caribous de Charlevoix et d’une partie de ceux qui vivent en liberté dans le parc national de la Gaspésie, une mesure extrême censée les sauver de l’extinction. Québec refuse toutefois de s’engager à restaurer et à protéger leur habitat, qui a été dégradé par l’industrie forestière. Une situation qui condamne ces cervidés à la disparition, préviennent les experts.

Le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) a confirmé au Devoir que l’appel d’offres « pour la construction de l’enclos de Charlevoix dans le parc national des Grands-Jardins » a été publié au début du mois de juillet. Il doit se terminer le 4 août, et la construction de l’enclos débuterait au cours des semaines suivantes. Il doit permettre d’accueillir la vingtaine de caribous qui subsistent toujours dans la région dès « l’hiver prochain ».

« Les étapes à venir, outre la construction des enclos et du chemin d’accès, consistent à planifier les infrastructures connexes qui permettront de prodiguer des soins vétérinaires en cas de besoin, d’entreposer la nourriture, d’assurer la surveillance des installations et d’assurer les soins journaliers des caribous en enclos », a précisé le ministère dans une réponse écrite.

La planification de la mise en enclos est similaire dans le parc national de la Gaspésie, sauf que, dans ce cas, deux sites seront aménagés : un dans le secteur du mont Albert et un dans le secteur du mont McGerrigle.

Photo: MFFP Les derniers caribous de Val-d'Or ont été mis en enclos en mars 2020.

Le MFFP prévoit de capturer uniquement les femelles gestantes au cours de l’hiver prochain, et non les quelque 50 bêtes que compte la dernière population de caribous vivant au sud du Saint-Laurent. Les femelles seront transportées en captivité afin de protéger les faons des prédateurs. Elles pourraient ensuite être relâchées au bout de quelques semaines, ou alors demeurer plus longtemps en captivité, selon le succès de cette opération.

Par ailleurs, le MFFP a déjà terminé le processus d’appel d’offres pour l’agrandissement de l’enclos des derniers caribous de la région de Val-d’Or. « La construction du nouvel enclos devrait donc pouvoir débuter dans les prochaines semaines », précise le ministère. Ces caribous, qui vivent dans une région où l’habitat forestier a été fortement perturbé par l’industrie forestière et l’industrie minière, sont déjà en captivité depuis mars 2020. Sept bêtes avaient alors été capturées, mais un animal est mort dans l’enclos. Ce sont les caribous de Val-d’Or que le gouvernement libéral avait voulu envoyer au zoo de Saint-Félicien en 2017.

Dégradation des habitats

Les experts consultés par Le Devoir soulignent que la mise en enclos des derniers caribous de Charlevoix et des femelles de la Gaspésie peut être une bonne solution, dans un contexte où la situation des deux hardes est désespérée, après des années de déclin. Mais ils insistent sur le fait que cette mesure extrême de conservation est vouée à l’échec si le gouvernement ne stoppe pas la dégradation de leurs habitats et s’il ne lance pas un programme intensif de restauration des écosystèmes propices à la survie des caribous.

« Est-ce qu’on va fermer les chemins d’accès aux forêts ? Est-ce qu’on va créer de nouvelles aires protégées ? Est-ce qu’on va réduire les coupes dans les secteurs fréquentés par les caribous ? » demande Martin-Hugues St-Laurent, spécialiste de la conservation et professeur au Département de biologie de l’Université du Québec à Rimouski. « Pour l’instant, c’est plutôt la stratégie de la terre brûlée : on coupe, on coupe, on coupe. Et une fois qu’on aura tout coupé, on va peut-être se dire que c’est le bon moment pour lancer une stratégie pour le caribou. Mais leur habitat ne sera pas propice avant plusieurs décennies. Il faudra donc les garder en enclos en attendant. Ce n’est pas responsable. »

Qui plus est, la garde en captivité à long terme risque de condamner les dernières bêtes à ce mode de vie. « C’est possible de garder des caribous en enclos. Mais on va les dénaturaliser en créant un jardin zoologique en milieu naturel. Les animaux vont perdre leur méfiance naturelle envers les prédateurs et ce sera un enjeu lorsqu’on voudra les remettre en liberté », explique Martin-Hugues St-Laurent.

« Canari dans la mine »

Professeur titulaire au Département de biologie de l’Université de Sherbrooke, Marco Festa-Bianchet craint que ces animaux soient déjà condamnés. Dans ce contexte, « il faut retenir des leçons pour les autres hardes de caribous au Québec. Il faut mettre en place un plan qui nous évite de nous retrouver encore avec des situations catastrophiques », prévient-il.

« Le caribou de Val-d’Or, c’était le canari dans la mine qui annonçait des jours sombres pour les caribous de Charlevoix et de la Gaspésie. Maintenant, les autres hardes qui vivent plus au nord risquent fort de subir le même sort, ajoute M. St-Laurent. Lorsqu’on fait des analyses de viabilité des caribous forestiers au Québec, on se rend compte que les populations ont peu de chances de se maintenir de façon naturelle au cours des 50 prochaines années. »

Au mieux, on ne compte plus que quelques milliers de caribous forestiers au Québec et le déclin se poursuit, selon les inventaires du MFFP. Certains groupes de cervidés se trouvent aujourd’hui dans une situation « extrêmement précaire » et leur survie à long terme est qualifiée de « peu probable ».

Martin-Hugues St-Laurent déplore d’ailleurs le fait que la « stratégie » de protection promise par le gouvernement pour les caribous forestiers de toute la province se fait toujours attendre. Il rappelle qu’après des années de retard à protéger l’habitat de l’espèce, le ministre responsable du MFFP, Pierre Dufour, s’est engagé en 2019 à mettre en œuvre une stratégie de préservation au plus tard en 2023, soit après le premier mandat de la Coalition avenir Québec.

Le caribou de Val-d’Or, c’était le canari dans la mine qui annonçait des jours sombres pour les caribous de Charlevoix et de la Gaspésie

 

Quand est-ce que cette stratégie entrera en vigueur ? « Le ministre aura l’occasion de faire le point dans les prochaines semaines. », a répondu le cabinet du ministre. Est-ce prévu pour 2021, 2022 ou 2023 ? « Nous ne commenterons pas davantage le dossier d’ici la mise au point du ministre dans les prochaines semaines », a simplement indiqué le bureau de Pierre Dufour.

Le cabinet n’a pas non plus voulu s’engager à protéger et à restaurer les habitats dans Charlevoix et en Gaspésie. « La construction des enclos est une mesure intérimaire et temporaire afin de protéger les populations de caribou de Charlevoix et de la Gaspésie des prédateurs. Ces mesures sont nécessaires jusqu’au dépôt d’une stratégie pour le caribou qui viendra préciser les actions qui devront être mises en avant pour la pérennité de l’espèce. »

« Les enclos ont été planifiés pour assurer une garde de plusieurs individus pour une longue période, selon les plus hauts standards de soins et de bien-être des animaux, et permettront de répondre aux besoins d’une garde prolongée, si cela s’avérait nécessaire dans la stratégie à venir », a également fait valoir le bureau du ministre.

En attendant un éventuel plan de protection de l’espèce, le gouvernement Legault a délaissé en 2020 au moins une dizaine de projets d’aires protégées qui auraient permis d’accroître les mesures de protection du caribou forestier.

Déclin des caribous migrateurs

Les caribous forestiers ne sont pas les seuls à accuser un fort déclin au Québec. La situation des caribous migrateurs témoigne également d’une érosion marquée de la population au cours des dernières années.

 

Selon un bilan dressé en 2020 par le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) pour le troupeau de la rivière George, jadis le plus important au Canada, on y comptait 8100 bêtes, soit le « premier résultat d’inventaire positif pour cette population depuis 1993 ». Il s’agissait en fait d’un rebond par rapport aux 5500 têtes comptabilisées en 2018, rebond attribuable au « grand nombre » de faons observés cette année.

 

Le portrait global demeure toutefois le même. Selon l’évaluation du Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC), le troupeau de la rivière George a subi un déclin « sans précédent » de 99 % depuis le début des années 1990, alors qu’il comptait environ 800 000 bêtes. Ce constat avait d’ailleurs poussé le COSEPAC à recommander en 2017 d’accorder le statut d’espèce « en voie de disparition » au caribou migrateur de l’Est, soit la désignation la plus sévère de la Loi sur les espèces en péril. Trois ans plus tard, cette espèce n’a toujours pas de statut, selon la législation fédérale, ni selon celle du Québec.

 

À voir en vidéo