Des millions de tonnes de déchets supplémentaires bientôt enfouies en Estrie?

En 2011, le gouvernement avait prévu de réduire à zéro l’enfouissement des matières organiques dès 2020, notamment en se tournant vers le compostage.
Photo: Renaud Philippe Archives Le Devoir En 2011, le gouvernement avait prévu de réduire à zéro l’enfouissement des matières organiques dès 2020, notamment en se tournant vers le compostage.

L’exploitant d’un site d’enfouissement situé en Estrie veut aller de l’avant avec un projet d’expansion qui lui permettrait de stocker près de quatre millions de tonnes de déchets de plus au cours des 50 prochaines années. Le ministre de l’Environnement, Benoit Charette, n’a pas encore décidé s’il donnera son feu vert, mais le BAPE juge qu’il est injustifié de laisser le promoteur y enfouir autant de matières résiduelles.

Exploité depuis une décennie par la Régie intermunicipale du centre de valorisation des matières résiduelles du Haut-Saint-François et de Sherbrooke, connue sous le nom de Valoris, le site en question est situé à Bury. Il reçoit les déchets de 14 municipalités de la région, en plus de ceux de la ville de Sherbrooke.

Dans le cadre d’un projet évalué à 180 millions de dollars, Valoris demande maintenant au gouvernement l’autorisation de poursuivre l’enfouissement sur le site jusqu’en 2070, à raison d’un maximum de 99 500 tonnes de matières résiduelles chaque année, soit près du double des 55 000 tonnes reçues en 2019.

« On a demandé le double », reconnaît d’ailleurs le directeur des communications chez Valoris, Louis Longchamps. Cette demande tient notamment compte des exigences du ministère de l’Environnement dans le cadre de la réalisation de l’étude d’impact, explique-t-il.

M. Longchamps précise qu’il est aussi nécessaire de tenir compte d’« imprévus » et de possibles « ajouts » au cours des prochaines années. Il cite en exemple l’éventuelle fermeture du site d’enfouissement de Saint-Nicéphore, à Drummondville. Dans la présentation de son projet, Valoris cite aussi la volonté de répondre aux besoins de « clients externes ».

Tonnage injustifié à long terme

Un rapport produit par le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) vient toutefois de conclure que la demande d’enfouissement de 99 500 tonnes par année est injustifiée à long terme. « Ce tonnage apparaît toutefois justifié pour les premières années d’exploitation, à la condition que la Ville de Sherbrooke prenne bel et bien en charge la gestion de toutes les matières résiduelles produites sur son territoire et que les résidus ultimes soient tous acheminés au lieu d’enfouissement technique de Bury », souligne le BAPE.

L’organisme invite surtout le gouvernement du Québec à « réviser périodiquement à la baisse le tonnage maximal annuel autorisé », en fonction de l’évolution des politiques qui doivent permettre de réduire les quantités de matières envoyées dans les dépotoirs. Québec a par exemple prévu investir 1,2 milliard de dollars pour détourner les matières organiques des sites d’enfouissement.

Des progrès majeurs restent en effet à faire pour réduire la taille de nos sacs à ordures. En 2011, le gouvernement avait prévu de réduire à zéro l’enfouissement des matières organiques dès 2020, notamment en se tournant vers le compostage. Or, selon le plus récent bilan disponible auprès de Recyc-Québec, qui date de 2018, ce « taux de recyclage » atteignait 27 %. Dans le cas des matières recyclables (papier, carton, métal et plastique), le taux de matières provenant des résidences « acheminées aux fins de recyclage »  atteignait 52 %. Pendant ce temps, la quantité de déchets a connu « une hausse notable » en 2019, selon Recyc-Québec, pour atteindre 722 kilos par citoyen.

Dans ce contexte, Louis Longchamps souligne que Valoris est favorable à l’idée de réduire le tonnage d’enfouissement autorisé au site de Bury au cours des prochaines années. Mais selon lui, le bac vert et le bac brun ne seront pas suffisants pour y arriver. Il estime qu’il faudra aussi se tourner vers le « tri mécano-biologique », une technique qui consiste à extraire des matières recyclables et compostables directement des sacs à ordures. « Si on peut utiliser notre système de tri mécano-biologique, on n’enfouira pas 100 000 tonnes, mais peut-être 10 000 tonnes », dit-il. « On peut extraire de la matière pour en enfouir le moins possible. »

99 500
C’est le nombre de tonnes de déchets que souhaite enfouir chaque année la Régie intermunicipale du centre de valorisation des matières résiduelles du Haut-Saint-François et de Sherbrooke sur son site de Bury, un projet évalué à 180 millions.

À l’instar d’autres experts, le directeur général du Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets, Karel Ménard, fonde peu d’espoir dans ce procédé. « Ce n’est pas du recyclage », résume-t-il. Le ministère de l’Environnement doute lui aussi de cette méthode. « Les résultats obtenus à l’étranger dans l’application de cette technologie ont exposé les défis de l’usage de tels procédés pour remplacer le tri à la source des matières résiduelles (la collecte des matières organiques à part des déchets et des matières recyclables) », fait-on valoir, tout en promettant de suivre l’évolution d’un projet-pilote mené en Beauce.

Dans ce contexte, M. Ménard rappelle que la solution demeure de « réduire à la source » la quantité de matières envoyées à la poubelle. Il estime aussi que le rapport du BAPE sur « l’état des lieux et la gestion des résidus ultimes », dont le dépôt est prévu en décembre, devrait être l’occasion de dégager enfin des solutions. En attendant, il plaide pour que le gouvernement autorise « le maintien des activités à court terme des sites, et non d’accorder des autorisations de plusieurs années ».

Bientôt une réponse?

Le ministre Benoit Charette n’a pas encore décidé s’il répondra positivement à la demande de Valoris. « Le BAPE portant sur l’agrandissement du site a déposé son rapport au ministre le 15 juin dernier. Le ministère poursuit son analyse du dossier », a indiqué mardi son cabinet.

Le gouvernement Legault n’a pas non plus décidé s’il autorisera l’expansion du dépotoir de Lachenaie, qui est utilisé par les municipalités de la communauté métropolitaine de Montréal. Les exploitants du site demandent l’autorisation d’enfouir 7,6 millions de tonnes métriques de matières résiduelles d’ici la fin de la décennie. Cela équivaut à environ 950 000 tonnes par année, soit 2600 tonnes par jour. Le rapport du BAPE a été publié en février et Québec promettait une réponse « au printemps ».

En décembre, le gouvernement avait autorisé WM Québec à enfouir jusqu’à 18,6 millions de tonnes de déchets supplémentaires au dépotoir de Sainte-Sophie, à raison d’un million de tonnes par année d’ici 2040.

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