Faire du compost à même les ordures

Le projet de Viridis Environnement pourrait réduire du tiers le tonnage de matières qui s’accumulent sur le site d’enfouissement de Saint-Côme-Linière. Même dans les villes qui offrent la collecte des matières organiques, de grandes quantités de contenu compostable subsistent dans le sac poubelle, explique François Léveillée, directeur de la commercialisation de l’entreprise.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Le projet de Viridis Environnement pourrait réduire du tiers le tonnage de matières qui s’accumulent sur le site d’enfouissement de Saint-Côme-Linière. Même dans les villes qui offrent la collecte des matières organiques, de grandes quantités de contenu compostable subsistent dans le sac poubelle, explique François Léveillée, directeur de la commercialisation de l’entreprise.

Une MRC de la Beauce se prépare à tester une technologie pour extraire les matières compostables directement du sac de poubelle. Une initiative unique au Québec qui lui permettrait de contourner l’implantation du bac brun.

« En Beauce, on ose faire autrement ! » lance fièrement Marcel Busque, président de la Régie intermunicipale du comté de Beauce-Sud (RICBS). La rencontre a lieu à Saint-Côme-Linière, sur le site où aboutissent tous les déchets de la MRC de Beauce-Sartigan, dont le chef-lieu est Saint-Georges.

À compter de cet automne, un nouveau bâtiment s’ajoutera aux installations de la Régie. L’usine de 4 millions de dollars, développée en partenariat avec l’entreprise Viridis Environnement, va traiter tous les sacs de poubelles du coin pour en tirer un maximum de matières organiques, les transformer en compost et vendre celui-ci à des agriculteurs.

Le procédé consiste essentiellement à faire sécher le jus de poubelles dans des composteurs, une fois extrait du sac, via une série d’opérations de tamisage. Il a été développé à partir d’une technologie brevetée développée par l’Institut de recherche et de développement agro-environnementale (IRDA) dont Viridis a acquis la licence.

L’approche actuelle du bac brun a ses limites, plaide le président de Viridis, Renaud Lapierre. « Le bac brun ne permet pas de ramasser plus de 25-30 % de la matière organique », fait-il remarquer.

Or le gouvernement du Québec s’était donné pour objectif de récupérer 70 % de ces matières avant 2030. En 2011, la cible était de 100 % pour 2020, plan qui s’est révélé peu réaliste.

Même dans les villes qui offrent la collecte des matières organiques, de grandes quantités de contenu compostable subsistent dans le sac poubelle, explique François Léveillée, directeur de la commercialisation de l’entreprise. « Ce sont des restants de table, des pelures de patates ; les gens trouvent peut-être ça difficile, l’hiver, de sortir et d’aller porter ça dans le bac brun. Ils vont le mettre au chemin, ça revient, c’est collé dans le fond. Ils le font un bout et à un moment donné, ils arrêtent. » À l’inverse, quand le bac brun se remplit, c’est souvent en bonne partie avec des résidus verts (branches, gazon, feuilles), fait-il remarquer.

À contre-courant

L’entreprise pense pouvoir réduire du tiers le tonnage de matières qui s’accumulent sur le site d’enfouissement. Dans Beauce-Sartigan, il y avait, dès le départ, une forte volonté politique d’explorer d’autres avenues, raconte le directeur général de la Régie, Éric Maheux. « Nous, les bacs bruns c’est non. La décision vient de l’ensemble des maires de la MRC. […] Mais en même temps, ça prend un plan B parce qu’on ne pourra plus enfouir les matières putrescibles d’ici quelques années. Ils ont lancé un appel d’offres pour savoir si des gens avaient des projets, puis Viridis a levé la main. »

Pourquoi rejeter le bac brun ? À cause de la taille du territoire, répond M. Maheux. « On a 17 municipalités dans notre régie. » Certaines d’entre elles sont « quasiment à une heure de route d’ici », dit-il. « Il faut les desservir même s’ils sont une centaine de personnes. »

La MRC doutait aussi de la capacité des gens à changer leurs habitudes, poursuit M. Maheux. « Ça fait quasiment 40 ans que le bac bleu est en place et on a encore beaucoup de sensibilisation à faire. On voit encore des toiles de piscine dans les bacs bleus. »

La Régie craignait enfin « de se ramasser avec des montagnes de compost » sans savoir quoi en faire. Dans le cadre du projet, c’est Viridis qui s’occupera de le distribuer à des éleveurs. La matière est exclusivement destinée aux champs où se nourrit le bétail.

Cette approche est résolument à contre-courant, puisque le gouvernement du Québec mise surtout sur l’implantation à grande échelle du bac brun dans sa Stratégie de valorisation de la matière organique, qui prévoit des investissements de 1,2 milliard sur dix ans.

Dans les faits, rien n’empêche une municipalité d’implanter des projets de ce genre, mais ils ne sont pas admissibles aux subventions prévues dans la stratégie.

Ça fait quasiment 40 ans que le bac bleu est en place et on a encore beaucoup de sensibilisation à faire. On voit encore des toiles de piscine dans les bacs bleus.

 

Viridis et la MRC ont néanmoins réussi à obtenir pour 2,2 millions en subventions de Recyc-Québec et du ministère de l’Économie et de l’Innovation pour financer leur projet-pilote.

Leur pari est qu’en faisant la preuve qu’elle fonctionne, leur approche sera admissible à des subventions et dès lors, plus accessible.

Une méthode qui fait débat

La technologie développée dans Beauce-Sartigan entre dans la catégorie de ce qu’on appelle les « traitements mécano-biologiques » (TMB), une approche qui ne fait pas l’unanimité dans le milieu de la récupération.

« L’extraction mécanique de la matière organique des déchets est une espèce de graal », observe Claude Villeneuve, directeur de la Chaire en éco-conseil de l’Université du Québec à Chicoutimi. « De très nombreuses expériences ont été faites dans le monde, avec des performances variables. L’enjeu majeur tient dans la quantité de matière qu’on peut extraire en comparaison avec d’autres techniques [bac brun, tri optique, compostage domestique] et surtout de la quantité de contaminants qui peut être tolérée dans le compost ou le digestat [si on passe à la biométhanisation]. Les composts de mauvaise qualité ont très peu de débouchés et deviennent eux-mêmes des matériaux de recouvrement, ou doivent carrément être enfouis. »

Questionné sur la présence de contaminants comme des médicaments jetés aux poubelles, M. Léveillé rétorque que « tout est une question de concentration » et que ce n’est pas tout le monde qui « met trois tonnes de pilules aux vidanges ».

Ces enjeux sont actuellement discutés dans le cadre des audiences du BAPE sur les « résidus ultimes ». Lancée en février, la consultation découle du constat que les sites d’enfouissement débordent et que leurs projets d’agrandissement se butent à toutes sortes de résistances.

Le BAPE, dont les travaux doivent aboutir en décembre, a notamment pour mandat de dresser le portrait de la capacité d’élimination anticipée du Québec pour les 20 prochaines années.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir De gauche à droite : le directeur général de la Régie intermunicipale du comté de Beauce-Sud, Éric Maheux, le président de la Régie intermunicipale du comté de Beauce-Sud, Marcel Busque, le p.-d.-g. de Viridis, Renaud Lapierre, et le directeur de la commercialisation de Viridis, François Léveillée

Dans son mémoire, l’entreprise Englobe, qui gère notamment des sites de compostage, affirme que les TMB « n’ont donné lieu qu’à un nombre important de cas d’échecs depuis des années ».

La firme d’experts en gestion des matières résiduelles Solinov soutient de son côté que « les coûts d’une collecte dédiée sont largement compensés par des coûts très élevés pour des usines fermées mécanisées qui, sauf exception, ne font que séparer les matières potentiellement valorisables, sans assurer le potentiel de recyclage ou d’en extraire une valeur ajoutée ».

M. Lapierre rétorque que son modèle est différent de ce qui se fait en Europe, où l’accent est souvent mis sur la production d’énergie plutôt que sur la production d’un compost de qualité.

Le fardeau de la preuve est désormais dans son camp. Or, dans l’éventualité où tout cela fonctionnerait, le gouvernement serait-il prêt à soutenir cette nouvelle voie ? En réponse aux questions du Devoir, le ministère de l’Environnement a souligné, lui aussi, que « les résultats obtenus à l’international » ont montré qu’il était difficile de produire ainsi « un compost de qualité, et ce, de manière continue ». Néanmoins, il dit « suivre » ces travaux et qu’il « sera intéressé de connaître et de comprendre les résultats du projet pilote. »

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