«Vous n’échapperez pas à la chaleur»

Course pour l’achat de ventilateurs et d’appareils d’air climatisé. Écoles fermées pour les dernières journées de classe. Ambulanciers débordés. L’Ouest canadien connaît des températures sans précédent, un phénomène extrême qui ne fait que commencer, disent des experts.

Un phénomène de dôme de chaleur couvre tout le nord-ouest des États-Unis jusqu’au Canada, et plusieurs résidents se sont fait prendre sans préparation. Des communautés autochtones remarquent quant à elles que leur mode de vie est déjà affecté par les bouleversements du climat.

Ce genre de journée insoutenable doit sonner l’alarme sur l’urgence climatique, dit Ian Mauro, directeur du Centre climatique des Prairies. « Elle est déjà là. »

La météo d’une journée ne fait pas le climat, puisqu’ils se déroulent sur deux échelles de temps différentes. Mais les deux sont intimement liés, et le consensus scientifique indique une direction : « Sous l’effet des bouleversements climatiques, les vagues de chaleur sont appelées à se multiplier et à s’intensifier », affirme M. Mauro.

Rattaché à l’Université de Winnipeg, le centre qu’il dirige a compilé 24 modèles climatiques pour un atlas du Canada disponible en ligne, étudiant la région de fond en comble.

Photo: Darryl Dyck La Presse canadienne Un homme s’est immergé complètement dans le ruisseau de Lynn Creek, à Vancouver Nord, pour se rafraîchir, lundi.

Environnement Canada évalue aussi que le nombre de jours de chaleur accablante fera plus que doubler dans les trente prochaines années dans certaines régions du Canada, et les provinces de l’Ouest n’y échappent pas.

« Les derniers jours semblent indiquer que nous sommes dans le scénario avec les projections les plus élevées », renchérit son collègue Brett Huson, chercheur associé au même centre. Si les émissions de gaz à effets de serre continuent à augmenter au rythme actuel, Vancouver connaîtra 35 jours à plus de 30 °C par année à partir des années 2050. Cette moyenne était plutôt d’une seule journée entre 1976 et 2005. Une ville comme Regina, plus profondément enfoncée dans le continent, verra ce nombre de jours caniculaires quadrupler, passant de 18 à 79 dans la même période.

« Les prédictions nous disent que cette vague extrême devrait arriver vers la deuxième moitié du siècle, mais on la voit déjà maintenant », note M. Mauro.

Des modes de vie menacés

Cette canicule survient en outre très tôt dans la saison et menace des écosystèmes dont les communautés dépendent, poursuit M. Huson. Membre de la nation autochtone Gitxsan, il a pour nom d’origine Hetxw’ms Gyetxw et il a grandi sur un immense territoire au nord de la Colombie-Britannique, aux abords du long fleuve Skeena.

« Les glaciers de mon enfance ne reviennent plus, ils ont fondu. Ils avaient tous un nom et demeuraient à longueur d’année, mais c’est fini. On ne peut déjà plus patiner sur la rivière près de chez moi », relate-t-il. Les pointes de chaleur, que ce soit l’hiver ou l’été, modifient le mode de vie des Gitxsan.

« Ces journées perturbent beaucoup les cours d’eau et tout le réseau hydrique », explique l’homme de 38 ans. Il se souvient d’un temps où les températures pouvaient atteindre -50 °C en hiver, près de la petite localité de Hazelton. Mais ça n’arrive plus, déplore-t-il. Les rivières ne gèlent plus assez dur en hiver pour servir de routes, ce qui compromet la mobilité de sa nation, ajoute M. Huson.

Les prédictions nous disent que cette vague extrême devrait arriver vers la deuxième moitié du siècle, mais on la voit déjà maintenant

 

Non seulement ce genre de vague de chaleur a le potentiel de perturber les activités traditionnelles de pêche au saumon et de cueillette, mais c’est un « multiplicateur de menaces ». Au dôme de chaleur s’ajoute une sécheresse importante sur une grande partie de la Colombie-Britannique, qui se fait sévère en Alberta et « extrême » en Saskatchewan et au Manitoba. Il n’y a donc pas d’eau qui peut s’évaporer du sol et rafraîchir l’air ambiant.

Le ministère de l’Agriculture du Canada évalue que jusqu’à 85 % du domaine agricole est déjà sous des conditions « anormalement sèches ». Les provinces des Prairies pourraient en outre connaître des problèmes d’approvisionnement en eau.

« Nous sommes aussi très préoccupés par la saison des feux de forêt cette année », observe Ian Mauro.

Pris au dépourvu

Les défis d’envergure sont nombreux, mais la plupart des résidents de l’Ouest ne pensent pour l’instant qu’à une seule chose : se rafraîchir. La petite municipalité de Lytton en Colombie-Britannique a battu le record absolu de chaleur au Canada, avec 47,9 °C au thermomètre lundi. Steven Bell épaulait donc son voisin en quête d’un ventilateur ou d’un climatiseur. « Toutes les grandes chaînes sont en rupture et il vient de revenir bredouille », dit l’homme qui, depuis 27 ans, habite Coquitlam, tout près de Vancouver,

Kim Huber estime quant à elle avoir appelé une cinquantaine de magasins pour tenter de se procurer un appareil d’air climatisé. Même les petites annonces en ligne se font très rares, ou carrément hors de prix. « Il y a toujours une brise à Vancouver, mais, en ce moment, il n’y a pas une seule feuille qui bouge. Donc on cuit », dit cette mère d’un nouveau-né. Les maisons et appartements ne sont presque jamais équipés d’air climatisé, note-t-elle.

Il reste les plages dans cette région bordée par l’océan Pacifique, mais au moins trois d’entre elles ont été fermées à cause d’une trop grande concentration d’E. coli.

Photo: Jeff McIntosh La Presse canadienne De jeunes enfants se sont réfugiés sous un parapluie d’eau, dans la petite ville d’Olds, en Alberta. La province est elle aussi sévèrement touchée par la vague de chaleur.

« Il fait plus chaud dans certaines parties de l’ouest du Canada qu’à Dubaï », a expliqué David Phillips, climatologue en chef d’Environnement Canada.

Plusieurs personnes contactées par Le Devoir appréhendent aussi de devoir travailler sous cette chaleur. Samuel Deschênes, un Québécois nouvellement installé à Maple Ridge, en Colombie-Britannique, ne possède pas non plus d’appareil d’air climatisé. Il compte sur la rivière à proximité de chez lui, mais sans aucun nuage à l’horizon, « c’est chaud malgré tout ». Et le travail en montagne sera « difficile » avec les 44 °C annoncés.

« Voici donc à quoi ressemblent les extrêmes. Comment sera-t-il possible de fonctionner normalement ? », demande Ian Mauro. Les températures actuelles sont vraiment mauvaises pour la santé humaine et celle des écosystèmes. L’ironie, ajoute-t-il, est qu’en essayant de fuir la chaleur grâce à l’air climatisé, on utilise des appareils qui créent plus de chaleur. « Vous n’échapperez pas à la chaleur », conclut-il.

 

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