Vers une agriculture plus sobre en carbone

Guillaume Roy
Collaboration spéciale, Unpointcinq.ca
La réduction du travail du sol, la gestion des fumiers ou de la digestion des bovins font partie du coffre à outils du monde agricole pour réduire son impact sur le climat.
Illustration: Sébastien Thibault La réduction du travail du sol, la gestion des fumiers ou de la digestion des bovins font partie du coffre à outils du monde agricole pour réduire son impact sur le climat.

Ce texte fait partie du cahier spécial Action climatique

L'herbe verte brille sous les rayons de soleil dans les pâturages de la ferme Taillon, tandis que les vaches sortent tranquillement de l’étable. Christian Taillon, un des propriétaires de cette ferme biologique située à Saint-Prime, au Saguenay–Lac-Saint-Jean, regarde, sourire aux lèvres, ses bêtes déambuler tout en expliquant le système de rotation des cultures qu’il a mis en place pour maximiser la fertilité des sols.

« En général, on fait des rotations annuelles en passant du chanvre au blé, à l’orge de brasserie [ou au lin], aux grains mélangés, avant de revenir avec des prairies pour les vaches pendant deux ans », précise l’agriculteur.

Une bonne gestion des sols est une excellente manière de séquestrer le carbone, note le professeur en sciences du sol et stockage du carbone à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT) Vincent Poirier. Selon le chercheur, de petits changements apportés aux pratiques peuvent avoir des effets importants. La rotation des cultures, les cultures de couverture, une bonne gestion du fumier et des engrais ainsi que le pâturage sont des solutions simples pour réduire l’empreinte carbone des pratiques agricoles.

« La majorité des approches, on les connaît, et les technologies pour les mettre en place existent déjà, dit-il. Bien souvent, il suffit d’exploiter la complémentarité des plantes pour mieux exploiter les différents profils de manière plus diversifiée. »

Couvrir le sol toute l’année

Ces techniques « climato-sympathiques », les producteurs biologiques ne sont pas les seuls à les implanter. Jocelyn Michon, qui gère la ferme portant son nom à La Présentation, en Montérégie, a délaissé le labourage de ses terres en 1994 pour miser sur le semi-direct, une technique qui permet de semer les plantes sans retourner le sol avec des machines spécialisées. « Je voulais d’abord économiser du temps et du carburant en réduisant le travail dans les champs, parce que le semi-direct permet de passer une seule fois au lieu de faire plusieurs passages pour labourer, herser, semer et enfouir les semences. » L’agriculteur a ensuite constaté les bénéfices pour la santé de ses terres, qu’il dit plus vivantes que jamais.

La technique est aussi mise en avant pour réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES), car le labourage expose à l’air le carbone enfoui dans le sol. Les microbes en profitent alors pour décomposer la matière organique en produisant du CO2. Une étude a démontré que labourer moins peut réduire les émissions de GES de 30 % lors de l’ensemencement, les meilleurs résultats étant obtenus quelque 15 ans après la mise en place de cette méthode.

Malgré plusieurs essais, la ferme Taillon n’a pas été en mesure d’implanter le semi-direct sur ses terres, notamment parce que la ferme biologique ne peut pas utiliser de pesticides pour « détruire » la culture précédente ou les mauvaises herbes. La rotation des cultures diversifiées est pour elle la meilleure solution.

L’utilisation de cultures de couverture lui permet notamment de tapisser le sol toute l’année, en semant du seigle, du blé, du canola et de l’orge d’hiver après la récolte à l’automne. Cette technique, qui ne laisse pas de place pour les mauvaises herbes, réduit l’érosion, tout en augmentant la quantité de carbone dans le sol.

« Globalement, tous les systèmes où il y a une couverture du sol importante, voire totale, permettent de faire des gains en matière de carbone capté par les plantes, en ajoutant notamment de la biomasse dans les systèmes racinaires », dit Vincent Poirier. Ce carbone ainsi capté enrichit et stimule la vie dans le sol, ajoute-t-il.

D’autres molécules nocives

Le dioxyde de carbone (CO2) n’est pas la seule molécule nocive pour le climat. Deux autres gaz à effet de serre ont un impact considérable sur les changements climatiques dans le monde agricole : le protoxyde d’azote(N2O), issu de la fertilisation, et le méthane (CH4), généré par la rumination du bétail.

Au lieu de miser sur des engrais azotés, des producteurs intègrent des légumineuses dans la rotation des cultures, ces dernières fixant le nitrate dans le sol en s’associant à des bactéries. C’est notamment le cas pour les producteurs laitiers, comme à la ferme Taillon, qui cultivent des prairies en y plantant aussi des légumineuses dites de pâturage, comme la luzerne et le trèfle. « Je n’ai pas utilisé d’insecticide ou de fongicide depuis huit ans », annonce Jocelyn Michon, fier d’avoir épargné le coût de l’épandage, tout en ayant réduit les GES.

Si l’élevage de bovin est souvent montré du doigt, à juste titre, comme une source importante de GES, il existe pourtant des techniques pour les limiter. Certains éleveurs incorporent par exemple des graines de lin dans la nourriture des vaches, ce qui limite leurs rots et permet de diminuer de près de 10 % les émissions de méthane pour chaque litre de lait produit.

En ce qui concerne le fumier et le lisier, outre la biométhanisation, il est possible d’en faire une gestion plus optimale en séparant les formes solides et liquides, fait valoir Stéphane Godbout, de l’Institut de recherche et de développement en agroenvironnement (IRDA). Enfouir le fumier après l’épandage permet aussi, dans la plupart des cas, de limiter les émissions de GES. « Les technologies existent, mais il y a un coût important à payer pour les producteurs », observe le chercheur.

Les arbres à la rescousse

En reboisant des terres non cultivables, comme les bandes riveraines ou les zones de fortes pentes près des cours d’eau, « il existe un énorme potentiel de capture de GES », estime pour sa part le professeur à l’Université du Québec en Outaouais Jérôme Dupras, également titulaire de la Chaire de recherche du Canada en économie écologique. L’intérêt est double, car le reboisement des terres a aussi des bénéfices pour la biodiversité et sur la qualité de l’eau, précise-t-il.

Quelque 50 000 arbres ont ainsi été plantés en trois ans dans le cadre d’un projet pilote mené à Sainte-Julie, en Montérégie. La prochaine étape : restaurer 1000 hectares avec 1,5 million d’arbres, un projet évalué à 20 millions de dollars qui permettrait de capter environ 700 tonnes de CO2. « Il y a plein de solutions naturelles pour lutter contre les changements climatiques, mais si on veut réaliser des gains de GES, il faudra les enveloppes conséquentes », ajoute le chercheur bassiste des Cowboys Fringants.

Somme toute, il n’existe pas de recette miracle qui s’applique partout en agriculture. Des solutions qui peuvent être bénéfiques pour un type de sol pourraient être contre-productives pour un autre. Les fermes doivent par ailleurs être rentables pour continuer leurs activités et les impératifs financiers doivent évoluer. « Pour un producteur, c’est difficile de rentabiliser des investissements pour réduire ses GES parce qu’il n’y a pas de prime sur les prix », souligne Stéphane Godbout, qui croit que des aides de l’État sont nécessaires pour encourager les pratiques sobres en carbone.

Une agriculture polluante

Avec 7,7 millions de tonnes d’équivalent CO2 en 2018 (un nombre en hausse de 12 % depuis 1990), le secteur agricole représentait 9,6 % des émissions de gaz à effet de serre (GES) du Québec. Dans le détail, la fermentation entérique (la digestion des animaux) compte pour 37 % des GES de l’agriculture québécoise, la gestion des sols pour 26,6 %, celle du fumier pour 31,6 % alors que 4,7 % sont attribuables au chaulage et à l’application d’urée et d’autres engrais émettant du carbone.

 

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