Le ministre des Forêts nie avoir bloqué des aires protégées

Le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs aurait contribué au blocage du projet d’aire protégé de la rivière Péribonka, qui était pourtant soutenu au Lac-Saint-Jean.
Photo: Comité de sauvegarde de la rivière Péribonka Le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs aurait contribué au blocage du projet d’aire protégé de la rivière Péribonka, qui était pourtant soutenu au Lac-Saint-Jean.

Accusé d’avoir mené une campagne active de blocage de projets d’aires protégées qui pouvaient réduire la superficie du territoire accessible à l’industrie forestière, le ministre des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP), Pierre Dufour, se défend d’avoir mal agi. Un total de 83 projets de protection du territoire du sud du Québec ont été mis de côté par le gouvernement Legault. Ils étaient tous situés dans des régions où les coupes forestières sont permises.

Selon ce qui se dégage de documents et de courriels obtenus par La Presse, le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs a tenté de bloquer la création de plusieurs aires protégées, dont certaines étaient pourtant le fruit d’un consensus avec les autres ministères, dont celui de l’Environnement et la Lutte contre les changements climatiques (MELCC) et le ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles (MERN).

Dans d’autres cas, le MFFP aurait ralenti le processus de désignation d’aires protégées en ne répondant pas aux demandes du MELCC. Ce serait notamment le cas pour le projet de protection du couloir de la rivière Péribonka. Ce projet, situé au nord-est du Lac-Saint-Jean, était largement soutenu dans la région, notamment parce qu’il était associé au développement d’un projet d’écotourisme. Le gouvernement Legault a finalement délaissé le projet, tout en choisissant d’autoriser des coupes forestières sur certaines portions de ce territoire.

Le ministre Pierre Dufour, qui dirige le MFFP, a d’ailleurs récemment critiqué les opposants aux coupes dans le secteur de la rivière Péribonka, qui comprend de vieilles forêts, un écosystème de plus en plus rare au Québec. « On semble avoir des gens qui regardent ça et qui disent : “Pas dans ma cour. Je veux avoir du bois pour construire ma maison, mais pas dans ma cour.” Je m’excuse, mais le territoire, il est vaste et il faut naturellement harmoniser et trouver les meilleures situations qui sont gagnantes pour tout le monde. C’est pas simplement pour trois individus qui ne veulent pas une intervention en avant de chez eux », a-t-il fait valoir lors de l’étude des crédits de son ministère.

« La possibilité forestière a atteint le niveau de dogme au MFFP, alors que toutes les autres utilisations de la forêt, qui pourraient entraîner la perte ne serait-ce que d’un mètre cube de bois, sont systématiquement bloquées », a déploré vendredi la directrice générale de Nature Québec, Alice-Anne Simard. « Si le premier ministre n’intervient pas pour ramener son ministre des Forêts à l’ordre, le blocage du MFFP va priver le Québec pendant des décennies d’aires protégées où nous pourrions nous ressourcer en nature près de chez nous, au bénéfice de notre santé mentale et physique. »

Aucun blocage, dit le MFFP

Dans une réponse écrite aux questions du Devoir concernant les informations publiées vendredi par La Presse, le cabinet du ministre Dufour a toutefois nié avoir bloqué des projets d’aires protégées pour protéger les intérêts de l’industrie forestière. « Comme dans tout dossier, le ministre tient à préciser qu’il est tout à fait normal d’assister à l’interne, entre les ministères, à des débats et des discussions sur des enjeux aussi importants », a d’abord affirmé son cabinet.

« L’objectif a été atteint. Notre gouvernement a annoncé en décembre dernier la création de 17 % d’aires protégées. En seulement 2 années, notre gouvernement a réussi là où le Parti libéral a échoué en plus de 10 ans au pouvoir. Ensemble, le MFFP, le MELCC et le MERN ont permis au Québec de respecter ses engagements à l’international », a-t-on ajouté, dans une citation attribuée à Pierre Dufour.

Le Québec a effectivement pu protéger 17 % de son territoire terrestre avant la fin de 2020, comme il s’y était engagé. Mais dans le cadre de ce processus, le gouvernement Legault a choisi de cibler surtout les régions nordiques. Il a du même coup délaissé 83 projets d’aires protégées situées plus au sud et totalisant près de 20 000 km², selon ce que révélait en février Le Devoir. Ces territoires devaient permettre de préserver des écosystèmes importants, des rivières et des espèces menacées.

Même s’ils sont dispersés dans différentes régions de la province, ces secteurs ont un point en commun : ils sont tous situés au sud de la « limite nordique des forêts attribuables ». Ils se retrouvent donc dans le vaste territoire où le gouvernement autorise les coupes forestières industrielles.

Plusieurs projets situés en Outaouais et en Abitibi-Témiscamingue n’ont pas été retenus, dont ceux des « rivières Noire et Coulonge » et de la « rivière Dumoine (agrandissement) », qui devaient assurer la protection de 1135 km². Un total de 4 sites patrimoniaux d’importance pour les Premières Nations ont aussi été mis de côté sur la Côte-Nord, de même que des projets présentés par les Innus dans le secteur du lac Pipmuacan. Plusieurs des territoires délaissés par le gouvernement Legault auraient permis de protéger l’habitat du caribou forestier, une espèce en fort déclin au Québec et qui est vulnérable aux impacts des coupes forestières.

Abolir le MFFP ?

Jeudi, Québec solidaire a d’ailleurs joint sa voix à celle de groupes environnementaux qui réclament l’abolition du MFFP, jugeant que la gestion du ministre Dufour a « des conséquences désastreuses » pour la protection des milieux naturels, dont les zones convoitées par l’industrie forestière.

« En concentrant ses politiques sur l’aspect monnayable de son ministère, Pierre Dufour est en train de mettre en péril des habitats naturels complets, sans se soucier du fait que ses actions ont des impacts graves et irréversibles sur des centaines d’espèces et sur toute la biodiversité du territoire québécois », a dénoncé la porte-parole de Québec solidaire en matière de Forêts, de Faune et de Parcs, Émilise Lessard-Therrien.

La députée a ainsi proposé d’envoyer l’aspect « forêts » au ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles, et l’aspect « faune et parcs » au ministère de l’Environnement. Selon elle, le premier ministre devrait profiter de la possible prorogation de l’automne prochain et du prochain remaniement ministériel pour abolir ce ministère et faire les changements nécessaires.

« Le ministre actuel a manifestement choisi son camp, et l’histoire récente nous démontre très bien que la faune et les parcs ne sont pas dans ses bonnes grâces. Il faut que le ministère de l’Environnement ait les coudées franches pour jouer son rôle de chien de garde de la biodiversité », a fait valoir la députée solidaire.

Vendredi, le Parti québécois et le Parti libéral ont dénoncé les blocages du MFFP dans le dossier des aires protégées. Les péquistes ont notamment réclamé une enquête de la Vérificatrice générale, tandis que les libéraux ont dénoncé « le manque de leadership » du gouvernement caquiste. Les libéraux ont aussi demandé au gouvernement Legault de « corriger le tir et d’annoncer rapidement les 83 projets d’aires protégées laissés de côté ».

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