Un autre projet de GNL qui passe par le Québec

Photo: Alexandre Shields Le Devoir Le gazoduc existant traverse notamment le territoire de municipalités situées en Estrie.

La construction d’une usine de liquéfaction de gaz naturel albertain en Nouvelle-Écosse devrait aussi nécessiter la construction d’un gazoduc qui traverserait plusieurs municipalités du sud du Québec, selon ce qui se dégage des informations colligées par Le Devoir. La décision d’autoriser un tel projet revient au gouvernement fédéral. Ce dernier vient d’ailleurs de signer un « partenariat énergétique » avec l’Allemagne, un pays qui serait l’acheteur du gaz exporté à partir des Maritimes.

L’entreprise albertaine Pieridae Energy développe actuellement un projet d’usine de production de gaz naturel liquéfié (GNL) nommé « Goldboro LNG », situé en Nouvelle-Écosse. Les promoteurs souhaitent y construire une première phase qui permettrait de produire chaque année cinq millions de tonnes de GNL destiné à l’exportation, par navires, vers l’Allemagne.

Le directeur des relations externes de l’entreprise, James Millar, précise d’ailleurs qu’un « contrat » de vente à long terme a déjà été conclu avec une importante entreprise allemande qui exploite des centrales de production d’électricité fonctionnant au gaz naturel.

800 millions
C’est le nombre de pieds cubes de gaz que liquéfiera chaque jour l’usine de Goldboro.

À plus long terme, ce projet nécessitant des investissements de dix milliards de dollars pourrait aussi prendre de l’expansion, afin de produire jusqu’à 10 millions de tonnes de GNL. À titre de comparaison, le projet de GNL Québec prévoit une production annuelle de 11 millions de tonnes. Les promoteurs de Goldboro LNG avancent d’ailleurs des arguments semblables à ceux du projet d’usine du Saguenay, à savoir qu’il s’inscrit dans la transition énergétique, puisque le gaz naturel vendu permettrait de réduire le recours au charbon.

Puisque Pieridae Energy compte liquéfier du gaz naturel albertain, le transport jusqu’à l’usine nécessitera l’utilisation du réseau de gazoducs Trans Québec et Maritimes (TQM), qui appartient à TC Énergie (anciennement TransCanada). Plus précisément, le gaz en provenance de l’Ouest canadien transiterait par un gazoduc qui traverse l’est de l’île de Montréal, puis une partie de la Montérégie et de l’Estrie, avant de franchir la frontière américaine. Il passe notamment dans les secteurs de Sainte-Julie, Granby, Bromont, Magog et Coaticook.

Cette conduite située en sol québécois a été terminée en 2001 et elle mesure 217 kilomètres. En plus du fleuve Saint-Laurent, plusieurs cours d’eau se trouvent sur le tracé du gazoduc TQM déjà existant et en exploitation, dont la rivière Richelieu. La conduite traverse également plusieurs milieux naturels, dont des zones boisées, ainsi que des routes. Le Devoir a d’ailleurs constaté la présence, à plusieurs points du tracé, de panneaux indiquant la présence du gazoduc sous « haute pression ».

À partir de la frontière américaine, le gaz emprunterait le « Portland Natural Gas Transmission », puis le « Maritimes & Northeast Pipeline », vers l’usine de Goldboro.

Nouveau gazoduc ?

L’actuel gazoduc TQM serait-il suffisant pour transporter le gaz naturel nécessaire afin d’alimenter le projet Goldboro LNG ? Faudrait-il en construire un nouveau en sol québécois ? « Veuillez vérifier avec TC Energy, puisque ce sont les experts concernant le fonctionnement de leur système et sa capacité », répond simplement James Millar, dans un échange de courriels avec Le Devoir. Le porte-parole de Pieridae Energy précise toutefois que, pour la première phase du projet, l’usine de Goldboro doit liquéfier chaque jour 800 millions de pieds cubes (pi3) de gaz.

Or, le service des affaires publiques de TQM indique que la « capacité opérationnelle » du gazoduc existant est de « 320 millions de pieds cubes par jour », soit 40 % des besoins quotidiens de la future usine de GNL. L’entreprise ajoute que « la capacité physique réelle du pipeline peut parfois être supérieure à la capacité opérationnelle », en fonction de différents facteurs, mais sans préciser d’ordre de grandeur. Selon les données de la Régie de l’énergie, le flux quotidien de gaz naturel n’a jamais excédé 350 millions de pi3 par jour depuis 2006.

TQM précise par ailleurs qu’elle n’a pas encore reçu de demande formelle de transport de gaz de la part des promoteurs de Goldboro LNG, qui ont en effet prévu de prendre une « décision finale d’investissement » pour le projet d’ici la fin du mois de juin.

350 millions
Il s’agit de la quantité maximale de gaz naturel, en pieds cubes, qu’a transportée en une journée l’actuel gazoduc de Trans Québec et Maritimes.

Au ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles, on dit aussi ne pas avoir reçu de demande en lien avec le réseau TQM, tout en précisant que « cette canalisation est de juridiction fédérale et elle est réglementée par la Régie de l’énergie du Canada ». Concrètement, cela signifie que la construction d’un nouveau gazoduc serait de compétence fédérale, à l’instar du gazoduc que souhaite construire GNL Québec pour son projet au Saguenay. C’est donc Ottawa qui déciderait de l’approbation.

Au cabinet du ministre des Ressources naturelles du Canada, Seamus O’Regan, on indique simplement que tout projet de gazoduc lié au projet de l’usine de Goldboro passerait par « un processus d’évaluation équitable et rigoureux », mené notamment sous l’égide de la Régie de l’énergie du Canada.

Le cabinet du ministre O’Regan n’a pas voulu préciser s’il appuyait ce nouveau projet d’exportation de gaz naturel albertain. Le gouvernement fédéral a toutefois signé le mois dernier un « partenariat énergétique »avec l’Allemagne, où est situé l’acheteur du gaz qui serait liquéfié en Nouvelle-Écosse. Dans le cadre de cette entente, Ottawa a d’ailleurs affirmé que les projets de GNL font partie du développement de « l’énergie propre », dans un contexte de transition énergétique et de lutte contre la crise climatique.

Qui plus est, le gouvernement Trudeau a fait l’objet de plusieurs démarches de lobbying de la part de Pieridae pour le projet Goldboro LNG au cours des derniers mois. Le registre fédéral des lobbyistes fait état de 25 « communications », notamment dans le but de « sécuriser un soutien fédéral » pour le projet. Sans se prononcer sur la nature du soutien demandé, James Millar estime que le projet « bénéficiera à tous les Canadiens et aux Premières Nations ».

25
C’est le nombre de « communications » de la part de Pieridae, notamment dans le but de « sécuriser un soutien fédéral » pour le projet, dont fait état le registre des lobbyistes.

Selon des informations inscrites dans un document interne de Pieridae Energy et diffusées par des opposants au projet, l’entreprise souhaiterait obtenir 925 millions de dollars de la part du fédéral. Après avoir publié cette information, les opposants ont reçu récemment une mise en demeure de l’entreprise. Une situation que le Centre québécois du droit de l’environnement qualifie de « tentative de bâillon ».

Pascal Bergeron, qui est visé par cette mise en demeure, se dit convaincu que le projet de Goldboro nécessitera la construction d’un nouveau gazoduc au Québec. Selon lui, l’entreprise a tout intérêt à ne pas en faire mention publiquement, en raison de la forte opposition à ce type de projet dans la province.

Même son de cloche du côté du regroupement « Goldboro, parlons-en », qui redoute les impacts de la construction d’une nouvelle conduite sur les milieux naturels, les cours d’eau et les citoyens qui vivent le long du tracé. Le porte-parole des opposants, Guillaume Loiselle, estime aussi que la construction d’une nouvelle usine de liquéfaction de gaz naturel est « incompatible » avec la lutte contre la crise climatique, surtout dans un contexte où le gouvernement Trudeau dit vouloir être plus ambitieux en matière de réduction des gaz à effet de serre.

À voir en vidéo