Nos frigos, ces monstres pollueurs

L’usine de  PureSphera,  une  entreprise établie à Bécancour, est la seule au pays à savoir récupérer l’entièreté des halocarbures contenus dans les appareils réfrigérés.
Alexis Riopel Le Devoir L’usine de PureSphera, une entreprise établie à Bécancour, est la seule au pays à savoir récupérer l’entièreté des halocarbures contenus dans les appareils réfrigérés.

La chaîne de démontage avance. Une suce aimantée se colle au réfrigérateur. Un jeune homme, caps d’acier aux pieds, soulève l’électroménager à une hauteur lui permettant de travailler confortablement. Il doit maintenant « piquer la ligne ». La fine aiguille qu’il plante dans le tuyau serpentant derrière le frigo permettra d’en retirer le gaz réfrigérant. Dans six minutes, le réservoir de l’appareil sera vidé de son poison.

Des substances terriblement polluantes coulent dans les veines des appareils frigorifiques. En théorie, ces gaz ne devraient jamais s’échapper dans l’atmosphère. En pratique, la majeure partie se dissipe dans la nature. Même si le problème est connu depuis des décennies, une petite minorité seulement des réfrigérateurs et des congélateurs domestiques du Québec sont recyclés de façon appropriée quand ils arrivent en fin de vie.

« Les taux de récupération sont anémiques », se désole Mathieu Filion, le directeur de l’exploitation chez PureSphera. L’usine de cette entreprise établie à Bécancour est la seule au pays à savoir récupérer l’entièreté des halocarbures dans les appareils domestiques en fin de vie. L’an dernier, elle a recyclé 28 750 appareils qui provenaient pratiquement tous du Québec. En parallèle, environ 300 000 réfrigérateurs ou congélateurs sont arrivés à bout de souffle dans les foyers québécois.

Les gaz que ces électroménagers contiennent sont des halocarbures. Cette famille comprend notamment les hydrofluorocarbures (HFC), les hydrochlorofluorocarbures (HCFC) et les chlorofluorocarbures (CFC). Leur capacité à polluer est double : certains halocarbures (désormais interdits dans les appareils neufs) trouent la couche d’ozone, mais, en plus, l’ensemble du groupe contribue à l’effet de serre.

Les halocarbures sont des gaz à effet de serre (GES) extrêmement puissants. Au bout d’un siècle dans l’atmosphère, un kilogramme du HFC le plus communément récupéré à Bécancour, le R-134a, réchauffe 1300 fois plus la planète qu’un kilogramme de CO2. Dans l’usine, de grosses bonbonnes servent à stocker le gaz réfrigérant siphonné des appareils. Certaines d’entre elles contiennent l’équivalent des émissions annuelles de 2000 voitures.

Les émissions d’halocarbures sont facilement évitables : si les gaz réfrigérants se retrouvent dans l’atmosphère, c’est simplement parce qu’on a démantibulé l’appareil brisé sans prendre soin de récupérer ses halocarbures. « Quand un ferrailleur s’occupe d’un frigo hors service, il n’est pas équipé pour faire un traitement adéquat des gaz », rappelle Jacques Rousseau, le secrétaire général du Regroupement vigilance hydrocarbures Québec.

Après six minutes, le réservoir de gaz réfrigérant est vidé. Muni de puissantes pinces hydraulique, l’ouvrier coupe le compresseur et le lance dans un bac devant lui. Il décroche le frigo, qui poursuit son parcours sur le tapis métallique. Bientôt, il va tomber dans une enceinte métallique dont les portes vont se refermer hermétiquement derrière lui. Des aspirateurs vont alors pomper l’air de cette antichambre où le frigo sera déchiqueté. Cela permet de récupérer les halocarbures contenus dans les petites bulles de sa matière isolante.

En effet, en plus de couler dans le circuit de refroidissement des réfrigérateurs, les halocarbures servent aussi à gonfler leurs mousses isolantes. Étonnement, c’est même là où on trouve la plus grande quantité de gaz. Un réfrigérateur domestique contient typiquement 110 grammes d’halocarbure dans son système réfrigérant et 340 grammes dans sa mousse isolante.

« La mousse est frottée comme du parmesan sur une râpe », explique Mathieu Filion. Il caresse ses doigts dans la poudre qui en résulte, à l’autre bout de la chaîne. Cette matière est vendue à des entreprises qui l’utilisent pour épaissir des plastiques, par exemple. Toutes les matières récupérées des frigos — aluminium, cuivre, plastique, verre, etc. — sont emballées dans d’immenses sacs ou boîtes de carton. Bien triées et purifiées, elles trouvent facilement preneur sur le marché, assure le directeur.

Un bilan incomplet

Officiellement, les halocarbures comptent pour environ 2,5 millions de tonnes d’équivalent CO2 dans le bilan de GES du Québec, soit 3 % des émissions totales de la province. Toutefois, cet inventaire ne compte pas les halocarbures de type CFC. Leur contribution, difficile à estimer, pourrait être de l’ordre de centaines de milliers de tonnes d’équivalent CO2 par année.

L’exclusion des CFC n’est pas unique au Québec : tous les bilans nationaux de GES sont ainsi établis. La décision remonte au Protocole de Kyoto (1997), explique l’ingénieure Vicky Leblond, qui fait partie des rédacteurs du bilan québécois de GES. À l’époque, le Protocole de Montréal (1987) ciblait déjà plusieurs halocarbures détruisant la couche d’ozone, dont les très nocifs CFC. À Kyoto, les négociateurs « ne voulaient pas jouer dans les mêmes plates-bandes que les autres protocoles », résume Mme Leblond.

Même si les CFC ne sont plus utilisés dans les appareils neufs depuis 1995, environ 30 % des appareils récupérés par PureSphera contiennent encore aujourd’hui cette substance. Dans la cour de l’usine, des centaines de réfrigérateurs attendent leur tour. Rouillés et cabossés, ils ont visiblement plusieurs décennies dans le corps.

Arnold Ross, le directeur des technologies et du marché du carbone chez PureSphera, témoigne que l’exclusion des CFC des bilans de GES peut parfois décourager l’action climatique. « Par exemple, dit-il, le maire d’une ville peut investir 100 000 $ pour réduire ses émissions des GES en récupérant les vieux réfrigérateurs. Mais l’année suivante, son bilan carbone n’a pas bougé. Les gens vont le questionner : pourquoi mettre cet argent, si ça ne marche pas ? Cette vision simpliste met de côté une solution pourtant bien réelle. »

En théorie, les émissions imputables aux halocarbures plus récents, comme les HFC, font partie des inventaires de GES. Les émissions considérées par Québec sont issues du bilan calculé par le fédéral. Ce dernier fonde ses estimations sur un facteur moyen d’émission des appareils en fin de vie, et non sur un registre précis des appareils recyclés.

« On a questionné souvent le fédéral, raconte M. Ross. Il y a une dizaine d’années, ils ont fait certaines estimations sur les quantités d’appareils, les fuites en cours de route et les quantités récupérées en fin de vie. Mais c’était vraiment des calculs théoriques. Ils ne savaient pas combien il s’en était récupéré concrètement, ce qui est une grosse différence. »

Un règlement bien accueilli

Un nouveau règlement québécois, entré en application le 1er avril, devrait bientôt mettre de l’ordre dans la récupération des appareils frigorifiques. Fondé sur le principe de la « responsabilité élargie des producteurs », il impose à l’industrie des électroménagers de proposer un programme de récupération des appareils. Un taux de récupération de 70 % sera exigé à partir de 2024. Il augmentera jusqu’à 90 % en 2028.

L’écosystème de l’électroménager a lancé un organisme nommé Go Recycle qui, en faisant affaire avec un ensemble de sous-traitants (dont PureSphera), orchestrera la récupération. Afin d’éviter aux détaillants d’imposer tout de suite des « écofrais », le gouvernement va rembourser 100 % des coûts de recyclage en 2021. Sa contribution va diminuer de dix points par année pour atteindre 10 % en 2030. En tout, Québec évalue cette aide financière à 90 millions.

« Le gouvernement n’en a presque pas parlé, mais il semble bouger plus efficacement sur les halocarbures que sur tous les autres domaines des changements climatiques », observe Normand Mousseau, directeur académique de l’Institut de l’énergie Trottier et professeur de physique à l’Université de Montréal.

À Bécancour, on accueille avec enthousiasme le nouveau règlement. Si les cibles sont bel et bien atteintes, l’usine de PureSphera ne suffira plus à la tâche pour le Québec.

Juste après la visite du Devoir, un camion vient d’ailleurs déposer un conteneur métallique rempli de frigos arrivé par train de l’Ouest canadien. Mathieu Filion pense que le modèle québécois, s’il fonctionne bien, pourrait faire boule de neige dans le reste du Canada. « Si c’est le cas, on pourrait penser à deux usines au Québec, trois en Ontario, peut-être une ou deux dans l’Ouest canadien, et une dans l’est dans du pays », énumère-t-il avec optimisme.

  

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