Verdir les discours, mais pas les actions

À l’arrivée des libéraux de Justin Trudeau, en 2015, on comptait 12 expressions vertes dans le discours du trône. Ce nombre doublait en 2019 pour atteindre 25.
Photo: Frank Gunn La Presse canadienne À l’arrivée des libéraux de Justin Trudeau, en 2015, on comptait 12 expressions vertes dans le discours du trône. Ce nombre doublait en 2019 pour atteindre 25.

Les gouvernements à Ottawa et à Québec utilisent de plus en plus le vocabulaire de l’écologisme et du développement durable. Plusieurs exemples illustrent cependant que ces belles paroles peuvent enjoliver la réalité ou détourner l’attention de décisions potentiellement dommageables pour l’environnement. Qu’on appelle le phénomène écoblanchiment, verdissement ou greenwashing, il semble être à l’œuvre dans les sphères politiques du pays.

Une analyse réalisée par Le Devoir des discours du trône prononcés à Ottawa dans la dernière décennie confirme que l’utilisation de mots-clés « verts » est en explosion. Toutefois, dans bien des cas, ce discours ne colle pas à la réalité. Au-delà des belles intentions, les actions du gouvernement fédéral ne sont pas toujours au rendez-vous.

Au début de la dernière décennie, la trentaine d’expressions choisies par Le Devoir étaient citées à seulement 7 (2011) ou 8 (2013) reprises par le gouvernement de Stephen Harper. À l’arrivée des libéraux de Justin Trudeau, en 2015, on comptait 12 expressions vertes dans le discours du trône. Ce nombre doublait en 2019 pour atteindre 25.

Dans la mouture 2020 du discours, on compte 36 occurrences d’expressions comme « zéro émission », « changements climatiques » ou « technologie propre ». En ajoutant la « résilience », dont la signification est plus élastique, on arrive à 49 occurrences d’expressions relevant du champ de l’écologisme ou du développement durable.

« Les Canadiens sont conscients que les changements climatiques menacent leur santé, leur mode de vie et leur planète. Ils veulent une action climatique dès maintenant, et c’est ce que le gouvernement continuera de faire », déclarait par exemple le gouvernement Trudeau dans son discours du trône de 2020. Pourtant, les émissions canadiennes de gaz à effet de serre (GES) n’ont pas diminué ces dernières années. En 2019, elles étaient au même niveau qu’en 2006. Les libéraux se sont toutefois engagés à atteindre la « neutralité carbone » à l’horizon 2050.

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C’est le nombre d’expressions vertes que contenait le discours du trône en 2019.

« Les consommateurs et les investisseurs du monde entier exigent et saluent les mesures en faveur du climat », stipulait aussi le discours du trône de 2020. Les investisseurs « saluent » effectivement les « mesures en faveur du climat » : l’an dernier, plusieurs géants de la finance — dont la Deutsche Bank et BlackRock — ont tourné le dos aux sables bitumineux canadiens.

Ces institutions considèrent que ces activités sont incompatibles avec l’Accord de Paris et qu’elles présentent des risques financiers trop importants. Déjà en 2015, une analyse climatico-économique parue dans la revue Nature arrivait à la conclusion que, pour limiter le réchauffement global à 2°C, l’exploitation des sables bitumineux canadiens devrait être « négligeable » après 2020.

En 2018, Ottawa a pourtant versé 4,5 milliards à la pétrolière texane Kinder Morgan afin d’acquérir l’oléoduc Trans Mountain, mais surtout le controversé projet d’expansion qui y est associé. Pour répondre aux critiques, le gouvernement Trudeau a promis en juin 2019 que les « profits générés » par le projet seront consacrés à « la transition écologique du Canada ». La rentabilité du projet soulève toutefois des questions. Une étude de l’Université Simon Fraser, en Colombie-Britannique, concluait récemment que le Canada pourrait perdre près de 12 milliards de dollars dans l’aventure.


Pétrole et « croissance propre »

En décembre 2019, le discours du trône établissait que le gouvernement allait « planter deux milliards d’arbres pour purifier l’air et rendre les communautés plus écologiques ». Annoncé le jour de l’imposante marche pour le climat de Montréal, en septembre 2019, cet engagement tarde à se concrétiser : l’automne dernier, pas un seul arbre n’avait encore été planté.

Dans son dernier discours du trône, le 23 septembre dernier, le gouvernement fédéral promettait qu’il « interdirait les plastiques à usage unique nocifs » en 2021. Deux semaines plus tard, le ministre de l’Environnement précisait que seuls six articles précis seraient interdits, notamment les pailles et les ustensiles. Les emballages de plastique en tout genre — incluant les bouteilles et les pellicules — constituent pourtant la moitié des déchets de plastique généré chaque année au pays, selon un rapport commandé en 2019 par le fédéral. Et à peine 9 % de ces déchets sont actuellement recyclés, selon les données officielles.

Ottawa soutenait aussi, dans son discours du trône de 2020, que le pays « ne peut atteindre la cible zéro émission nette » sans la contribution des secteurs de l’énergie et des ressources naturelles. Au Canada, ceux-ci sont cependant dominés par l’industrie pétrolière et gazière, dont les émissions ne cessent d’augmenter. En 2019, ils généraient 191,4 millions de tonnes de GES, soit autant que 77,6 millions de voitures.

Malgré cela, le gouvernement Trudeau a maintes fois associé le développement du secteur à la lutte contre la crise climatique. Au moment d’annoncer le début de la construction du pipeline Keystone XL (rejeté depuis par Joe Biden) en mars 2020, le ministre des Ressources naturelles, Seamus O’Regan, avait affirmé que celui-ci « cadre avec le plan de lutte contre les changements climatiques du Canada ». En début d’année, en autorisant 40 nouveaux forages en milieu marin au large de Terre-Neuve, il a aussi dit que cette industrie constitue « un élément important de notre avenir fondé sur la croissance propre ».

Le philosophe Alain Deneault, qui a étudié en profondeur le verdissement pratiqué par la multinationale pétrolière Total pour son livre De quoi Total est-elle la somme ? (2017), considère cette logique comme un non-sens. « On ne peut pas en même temps considérer ceux qui font partie du problème comme étant la solution principale. Je ne crois pas au pompier pyromane. Et je ne crois pas non plus à l’oxymore du développement durable. On est dans un moment de l’histoire où il faut complètement changer de paradigme », souligne-t-il.

Le « gros problème » de la rhétorique gouvernementale, ajoute M. Deneault, « c’est que la conclusion ne colle pas avec le diagnostic ». « Tout discours qui propose d’améliorer le statu quo, par touche ou par modification marginale, procède à du verdissement », assène-t-il.

Professeur au département de management à HEC Montréal, Yves-Marie Abraham déplore lui aussi un langage déconnecté de la réalité. « Au fil des ans, on a vu apparaître un discours rassurant autour du développement durable. On dit : on a entendu vos critiques, on voit qu’il y a un problème écologique, mais on va trouver les solutions sans renoncer aux impératifs de croissance. […] Mais ce qu’on constate, c’est que ça va toujours plus mal sur le plan écologique. Tous les chiffres sont alarmants, mais on a toujours ce discours rassurant. »

Tout discours qui propose d’améliorer le statu quo, par touche ou par modification marginale, procède à du verdissement

 

« Si on veut être cohérent sur le plan écologique, il faut accepter qu’on va produire moins », ajoute M. Abraham. « Nous n’avons jamais été capables de générer une croissance propre. C’est un mensonge. Lorsqu’on a une croissance, on assiste à une dégradation sur le plan écologique. L’avenir reste ouvert, mais les chances que nous puissions générer une croissance propre, dans les délais très courts dont on dispose, sont très près de zéro. »

Au cabinet du ministre fédéral de l’Environnement, Jonathan Wilkinson, on assure que le gouvernement Trudeau « fait plus que tout autre gouvernement dans l’histoire du Canada » en matière de lutte contre les bouleversements du climat. « Le plan climatique du Canada comporte plus de 64 initiatives, notamment : fixer un prix pour la pollution, investir dans les technologies propres et le transport en commun, éliminer progressivement les centrales au charbon, améliorer l’efficacité des bâtiments et accélérer le déploiement de véhicules sans émissions », précise-t-on.

Qui plus est, une nouvelle cible de réduction des GES sera annoncée ce jeudi. « Tout comme la science a guidé notre réponse à la COVID-19, elle continuera de guider notre approche pour lutter contre les changements climatiques et mettre en place une économie plus propre. »

Le Québec « vert »

Les discours d’ouverture prononcés à l’Assemblée nationale dans la dernière décennie font également montre d’un certain verdissement. La tendance est toutefois moins frappante qu’au fédéral. On compte 22 occurrences en 2012 (gouvernement Marois), 23 en 2014 (gouvernement Couillard) et 35 en 2018 (gouvernement Legault).

Comme au fédéral, il semble toutefois exister un décalage entre le discours et certaines décisions politiques. « Nous pouvons aider nos voisins à réduire leurs coûts d’approvisionnement et nous pouvons remplacer le charbon, le gaz et le nucléaire par une énergie propre », déclarait par exemple François Legault en 2018 dans son discours d’ouverture. Le premier ministre faisait valoir que l’hydroélectricité québécoise — une « énergie propre » — était bonne pour remplacer le gaz naturel en Nouvelle-Angleterre.

Cela ne l’a pas empêché de soutenir le projet GNL Québec. M. Legault a déjà affirmé que celui-ci allait « aider la planète » à réduire ses émissions de GES. Le rapport du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement portant sur GNL Québec concluait en mars dernier que le projet provoquerait une hausse des émissions de GES et qu’il risque de ralentir la transition énergétique nécessaire pour lutter contre la crise climatique.


 

Le projet de GNL Québec est-il compatible avec les visées climatiques du Québec ? « Il n’y a aucune, aucune contradiction », défend le ministre de l’Environnement, Benoit Charette, en entrevue au Devoir. Il explique que son gouvernement démontre une « ouverture » au projet à la condition que le gaz naturel remplace des énergies plus polluantes et fasse diminuer le bilan mondial de GES. « Ce que le promoteur n’a pas réussi à démontrer jusqu’à maintenant », souligne le ministre.

Selon M. Charette, les gouvernements précédents ont usé de greenwashing. « Il y a eu beaucoup d’écoblanchiment au Québec ces dernières années », dit-il. « On y allait de beaux discours, on y allait de belles déclarations […], mais tous les bilans obtenus par la suite ont été malheureusement négatifs. » Il assure que la Coalition avenir Québec se donne les moyens d’atteindre les objectifs en matière climatique, de protection du territoire, ou de la gestion des déchets.

Pour Yves-Marie Abraham, même si les gouvernements du Québec aiment présenter la province comme un leader en environnement, la réalité est tout autre. « On fête le Jour de la Terre depuis maintenant plus de 50 ans, mais la catastrophe n’a jamais cessé de s’accélérer. Les Québécois participent à cela, comme tous les Occidentaux. Il y a eu de petits gains, comme la baisse des GES depuis 1990. Mais nous sommes très loin des objectifs. Il n’y a donc pas de quoi se réjouir de ce qui se passe au Québec, sur le plan écologique. »

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