Et s’il était temps de repenser notre façon de bouger?

Martine Letarte
Collaboration spéciale
Pour encourager les citoyens à faire davantage de vélo, la Ville de Montréal  a investi dans l’aménagement du Réseau express vélo (REV), un projet de piste cyclable réparti sur l’ensemble de son territoire.
Valérian Mazataud Le Devoir Pour encourager les citoyens à faire davantage de vélo, la Ville de Montréal a investi dans l’aménagement du Réseau express vélo (REV), un projet de piste cyclable réparti sur l’ensemble de son territoire.

Ce texte fait partie du cahier spécial Environnement

Qui a envie de sortir jogger une journée où la ville étouffe sous un nuage de smog ? Ou d’enfourcher son vélo à 35 degrés Celsius pour arriver à son rendez-vous la chemise collée sur le dos détrempé par la sueur ? Pas grand monde. Or, avec les changements climatiques, ces situations arriveront plus fréquemment. Paquito Bernard, professeur au Département des sciences de l’activité physique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), est convaincu qu’il est temps de repenser l’activité physique sous l’angle de la durabilité.

À New York, l’utilisation des vélos en libre-service Bixi grimpe en flèche lorsque les températures passent de 5 à moins de 30 degrés Celsius, puis redescendent radicalement à partir de cette température. Et ceux qui abandonnent le plus rapidement sont les gens qui sont en surpoids, plus âgés, ou qui souffrent de maladies chroniques, donc ceux qui pourraient retirer le plus de bénéfices de l’activité physique. C’est l’un des résultats présentés dans l’une des 74 études incluses dans une revue systématique de littérature sur l’activité physique, le sport et les changements climatiques, réalisée par Paquito Bernard.

Qu’en est-il du Bixi à Montréal ? « On ne sait pas, mais New York est assez proche et on peut penser que les résultats seraient semblables », affirme M. Bernard, qui tente d’ailleurs de trouver du financement pour réaliser une étude du genre dans la métropole, alors même que toutes les données d’utilisation Bixi sont récoltées depuis plusieurs années.

Le smog influence aussi l’activité des gens. Le chercheur a trouvé des études nord-américaines, asiatiques et européennes qui montrent que l’activité physique diminue lorsque le smog est apparent dans les villes, ou lorsque des alertes de smog sont communiquées à la population. Mais, même si ce n’est pas visible, l’activité physique chute également de 1 % chaque fois que la concentration de particules fines dans l’air augmente d’une unité. « On peut penser que c’est parce que l’exposition répétée à des taux de pollution amène des microsymptômes comme la toux ou des problèmes au niveau des yeux, qui influencent l’activité physique », explique M. Bernard.

Diminuer la pollution par l’activité physique ?

Si les gens font moins d’activité physique lorsque l’air est pollué, on pourrait imaginer qu’ils prennent alors davantage leur voiture que leur vélo. Inversement, on pourrait penser que plus les gens font du vélo, moins ils utilisent leur voiture, donc que cela amène une réduction de la pollution atmosphérique. Or, la réalité est tout autre.

« Plusieurs études montrent que lorsqu’on investit dans le transport actif, les gens vont davantage faire du vélo et marcher, mais ils ne réduiront pas leur utilisation de la voiture, explique le chercheur. Donc, on peut penser qu’ils en feront dans leurs loisirs. Ainsi, il n’y a pas d’impact sur la pollution. À moins, bien sûr, que les investissements dans les transports actifs soient couplés d’une réglementation pour réduire l’utilisation de la voiture ou pour favoriser la multimodalité. »

Pourtant, à Montréal, près de 10 % des trajets en voiture font moins de 1,6 kilomètre, précise le chercheur. « Si les Montréalais les remplaçaient par de la marche, ce serait environ 2500 pas de plus par personne, par jour, ce qui est énorme pour des gens inactifs. »

Si un Français émet en moyenne 11 tonnes de CO par année, un Canadien en émet entre 17 et 19. Et il faut descendre à 2 pour respecter l’Accord de Paris !

 

Les pratiques sportives peuvent aussi avoir une grosse incidence sur les changements climatiques. Particulièrement si on parcourt le monde pour trouver les plus grosses vagues ou les beaux terrains de golf. « Chez les athlètes de loisir, la pratique sportive peut représenter jusqu’au quart de leur empreinte carbone, indique-t-il. Lorsque la pratique du sport est liée à l’utilisation de l’automobile, ou, pire, de l’avion, l’empreinte carbone annuelle explose. »

Influencer les habitudes des gens

Le chercheur est d’avis qu’il est temps de repenser sa pratique d’activité physique et sportive sous un angle de durabilité. « D’autant plus que les Canadiens sont parmi les plus grands émetteurs de gaz à effet de serre dans le monde, indique-t-il. Si un Français émet en moyenne 11 tonnes de COpar année, un Canadien en émet entre 17 et 19. Et il faut descendre à 2 pour respecter l’Accord de Paris ! C’est énorme. »

Cela ne signifie pas pour autant que nous devrons toujours nous confiner à quelques kilomètres carrés pour faire de l’activité physique. « Mais, si on court des marathons par exemple, on peut en choisir plusieurs au Québec, en Ontario et dans le nord-est des États-Unis plutôt qu’un à Berlin, indique M. Bernard. Il faut aussi investir dans les réseaux communautaires d’activité physique et sportive et les préparer à faire face aux conséquences des changements climatiques. Enfin, il faut s’intéresser aux facteurs qui peuvent influencer les habitudes des gens et les amener, par exemple, à adopter davantage les transports actifs en réduisant leur utilisation de la voiture. » 

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