Santé Canada fait volte-face et n’interdit pas les néonicotinoïdes

L’usage de néonicotinoïdes est déjà restreint afin de protéger les pollinisateurs, après la publication de centaines d’études sur leur rôle dans l’effondrement des populations d’abeille.
Photo: iStock L’usage de néonicotinoïdes est déjà restreint afin de protéger les pollinisateurs, après la publication de centaines d’études sur leur rôle dans l’effondrement des populations d’abeille.

Après avoir recommandé d’interdire tout usage extérieur de deux des trois pesticides néonicotinoïdes en usage au pays, une agence de Santé Canada chargé de les évaluer change son fusil d’épaule : ce type de pesticide ne sera pas interdit, car certaines de ses utilisations sont jugées comme posant des risques acceptables.

« Une interdiction complète n’est pas justifiée », a déclaré le directeur général de l’évaluation environnementale à l’Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire (ARLA), Scott Kirby, lors d’une séance d’information avec les médias mercredi.

En 2018, l’agence fédérale avait pourtant conclu qu’il valait mieux tourner le dos à la thiaméthoxame et à la clothianadine, après avoir estimé qu’ils avaient des effets nuisibles sur les insectes aquatiques. Or, dans le cadre d’un travail de réévaluation de ces pesticides, l’ARLA a reçu plus de 47 000 commentaires et nouveaux renseignements, a expliqué M. Kirby. Dans ce lot figurent des donnés de surveillance des cours d’eau qui ont fait pencher la balance.

Le risque est donc jugé « acceptable » pour certains usages, alors que des utilisations spécifiques seront restreintes pour certaines cultures, comme la patate, les bleuets, les oignons et certaines laitues. Des zones tampon — des lisières de certains champs, par exemple — restent aussi à préciser.

« Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’exposition [des insectes à ces pesticides]. L’exposition qu’on a déterminée n’est pas assez élevée pour causer des problèmes », a fait savoir M. Kirby en réponse aux questions des journalistes.

Inquiétudes

Cette décision a été accueillie avec déception par Louise Hénault-Éthier, chef des projets scientifiques à la Fondation David Suzuki. « J’ai l’impression que Santé Canada danse le cha-cha-cha, avec un pas en avant et deux pas en arrière », déplore-t-elle en entrevue au Devoir.

Elle soulève également des « inquiétudes » quant aux données scientifiques utilisées par l’ARLA. « Leur constat me semble éloigné de ce qu’on a comme observations au Québec dans les eaux de surface », dit-elle, évoquant les dépassements fréquents des teneurs maximales pour les deux pesticides.

Ces néonicotinoïdes sont des insecticides systémiques, c’est-à-dire qu’ils se répandent dans l’ensemble des tissus de la plante. Ils tuent les insectes en s’attaquant à leur système nerveux central et sont connus pour leurs effets sur les pollinisateurs, ainsi surnommés les « tueurs d’abeille ». Ils persistent longtemps dans l’environnement, ce qui explique pourquoi on en retrouve dans les sols et les cours d’eau.

Par ailleurs, la santé des insectes aquatiques, qui était à l’étude dans cette réévaluation de l’ARLA, est importante, car ils constituent de la nourriture pour d’autres espèces, tant à l’état de larve dans les étendues d’eau, qu’à l’âge adulte quand ils deviennent des insectes volants. « On les trouve peut-être moins charismatique que les abeilles, mais une réduction de leur population veut aussi dire moins d’oiseaux et moins de grenouilles », illustre Mme Hénault-Éthier.

L’usage de néonicotinoïdes est déjà restreint afin de protéger les pollinisateurs, après la publication de centaines d’études sur leur rôle dans l’effondrement des populations d’abeille. L’Union européenne les a également interdits en 2018. Au Québec, ces pesticides doivent faire l’objet d’une prescription agronomique depuis le 1er avril 2019.

Retard « ridicule »

Leur homologation originale par Santé Canada remonte à 2003 et le processus de réévaluation est en cours depuis 2016. « Cette décision montre seulement que le ministère est tellement en retard, c’est ridicule », note quant à elle Julie Fontaine, présidente du comité pesticide des Apiculteurs et apicultrices du Québec, relié à l’Union des producteurs agricoles (UPA). Sous la pression des études scientifiques et avec la « mauvaise presse » de cette classe d’insecticides, les producteurs se sont tournés vers d’autres molécules, dit-elle, comme les diamides.

Mme Fontaine trouve aussi « déplorable » que l’ARLA ne considère pas le « cocktail » utilisé dans les champs. La Fondation David Suzuki avait aussi présenté cette demande d’évaluer les risques cumulatifs et les synergies entre les différents pesticides utilisés simultanément ou sur une même surface. « Il n’y a pas encore de considération sérieuse à cet égard », observe Mme Hénault-Ethier.

Équiterre a aussi qualifié cette volte-face de « demi-mesures ». « Ce qui est annoncé aujourd’hui par le fédéral nous apparaît franchement insuffisant et dangereux. Le consensus scientifique indique clairement que les néonicotinoïdes causent des dommages importants aux écosystèmes », a réagi Nadine Bachand, analyste senior en agriculture pour cette organisation.

Une décision de l’ARLA quant au troisième de cette classe de pesticides, l’imidaclopride, se fait toujours attendre.

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