Auto, tabac, même combat

Photo: Paul Ellis Agence France-Presse

Comme l’attrait des camions légers sur les routes augmente sans cesse au pays, l’organisme Équiterre propose carrément de « s’inspirer des réglementations de plus en plus contraignantes entourant la promotion des produits du tabac » et des campagnes contre la vitesse au volant pour tenter de réduire la dépendance à ces véhicules énergivores.

En 2020, quatre automobiles personnelles neuves vendues sur cinq (79,9 %) sont en fait des camionnettes, des minifourgonnettes ou des VUS. Des pays ont déjà commencé à réglementer la publicité faisant la promotion des gros engins jugés nuisibles à l’environnement.

L’organisme écologiste Équiterre fait sa recommandation antipub dans un rapport diffusé ce mardi. Le document d’une trentaine de pages s’intitule Sans limite. La publicité automobile au Canada.

« Les véhicules vendus sont de plus en plus lourds et consomment de plus en plus d’énergies », résume Andréanne Brazeau, analyste en mobilité de l’organisme basé à Montréal. « Or, la publicité joue un rôle important dans les choix de consommation de ces véhicules, même si on ne s’en rend pas compte. C’est en fait assez sournois comme façon de faire. »

Mme Brazeau est responsable de l’étude sur la pub avec l’assistante de recherche Julie-Christine Denoncourt. Les deux chercheuses ont reçu du soutien méthodologique des professeurs Verena Gruber (HEC) et Erick Lachapelle (Science politique) de l’UdeM.

Le rapport parle carrément de la pub auto comme « turbomoteur des choix de consommation ». Il met aussi en évidence les paradoxes des messages publicitaires à partir d’un corpus imprimé de 132 pubs. Les environnements naturels y sont par exemple exploités comme décor en misant sur l’aventure en régions sauvages alors que ces véhicules contribuent au contraire à les détruire et sont d’ailleurs interdits de circulation hors-piste.

« À l’échelle fédérale, ni les normes ni les lois n’agissent en amont pour encadrer la publicité automobile, résume le rapport. En plus, l’industrie n’a ni code ni loi spécifique à respecter en matière de publicité, alors que d’autres industries dont les activités nuisent à l’intérêt collectif sont soumises à de telles règles. »

Ces observations et recommandations choquent Robert Poëti, p.-d.g. de la Corporation des concessionnaires d’automobiles du Québec. « Les termes utilisés sont excessifs et ne considèrent pas l’ensemble des constructeurs planétaires pour améliorer la technologie et produire des véhicules beaucoup mieux conçus qui émettent beaucoup moins de gaz à effet de serre, dit-il. En plus, le Québec est un modèle sur le plan canadien pour l’achat de véhicules électriques branchables ou hybrides. »

La comparaison avec les lois sur le tabac le place le plus à cran. « Parfois des gens en communication ont besoin de faire des effets de toge, de grandes déclarations pour attirer l’attention, dit M. Poëti qui a été ministre des Transports (2014-2016). D’aller comparer l’industrie automobile, y compris les besoins essentiels en déplacements des citoyens et la spécificité géographique du Québec, avec l’industrie de la cigarette, je trouve ça déplorable, je trouve ça malhabile. Il s’agit ici d’une caricature inappropriée. »

Un problème lourd

Le rapport sur la pub lance une série d’enquêtes se proposant de Comprendre la hausse des camions légers au Canada afin de renverser la tendance (c’est son nom officiel). Les prochaines moutures porteront sur les causes historiques et socioéconomiques (la taxe sur l’essence par exemple) expliquant la popularité croissante des camionnettes mais aussi sur les motivations des consommateurs mesurées par sondage et les politiques publiques pouvant aider à freiner cette « tendance préoccupante » selon l’analyste.

L’étude définit quatre types de camions légers : les véhicules utilitaires sport (VUS), les multisegments, les camionnettes (pick-ups) et les fourgonnettes. Ils se différencient donc des véhicules légers de petite taille. La planète se passionne pour le camion léger dont les ventes ont augmenté de 60 % entre 2010 et 2018 dans le monde pour composer maintenant environ 40 % du parc automobile global. Au Canada, la vente de camions légers a poussé de 280 % entre 1990 et 2018.

« Le transport au Canada est un des deux seuls secteurs dont les émissions de gaz à effet de serre sont en augmentation, explique Mme Brazeau. Les deux causes de cette augmentation sont les camions légers et le transport de marchandises. C’est donc très préoccupant : tous les gains faits avec la vente de véhicules électriques sont annulés par cette hausse. » L’autre secteur en croissance est celui de l’énergie, notamment la production de pétrole tiré des sables bitumineux de l’Ouest.

Là encore M. Poëti trouve à redire. Il souligne que certains camions légers le sont vraiment beaucoup (certains pèsent 3000 kg) et que les gens les préfèrent entre autres pour leurs quatre roues motrices. Il ajoute que les véhicules sont de plus en plus sécuritaires et que le nombre de décès sur les routes du Québec est passé d’environ 2400 dans les années 1980 à peu près 400 morts maintenant, alors que le parc automobile a doublé. Il note que les informations de consommations énergétiques sont toutes indiquées dans les documents remis aux clients par les concessionnaires et dans les guides spécialisés.

À voir en vidéo