Faut-il cesser de manger du poisson?

Avec ce documentaire, tourné dans plusieurs régions maritimes du globe, le réalisateur Ali Tabrizi cherche à mettre en lumière ce qu’il considère comme un aveuglement collectif face à la dégradation des écosystèmes marins.
Photo: Netflix Avec ce documentaire, tourné dans plusieurs régions maritimes du globe, le réalisateur Ali Tabrizi cherche à mettre en lumière ce qu’il considère comme un aveuglement collectif face à la dégradation des écosystèmes marins.

L’exploitation commerciale de plus en plus intensive des ressources halieutiques menace de nombreuses espèces, des écosystèmes irremplaçables et les populations humaines qui dépendent des produits de la mer pour survivre. Ces constats pour le moins inquiétants se retrouvent d’ailleurs tous dans le documentaire Seaspiracy, qui critique sans détour notre relation avec la vie marine. Au Québec, il est toutefois possible de faire les choses autrement, à condition de revoir nos habitudes de consommation.

Selon les plus récentes données de l’organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), les captures mondiales de poissons avoisinent aujourd’hui les 100 millions de tonnes par année, alors qu’elles s’élevaient à 20 millions de tonnes en 1950. La pression de pêche est telle qu’à peine 6 % des stocks sont désormais « sous-exploités ». Le reste est soit exploité au niveau « maximal » (60 %), ou alors carrément « surexploité » (34 %), selon la FAO.

« Au cours des décennies, nous avons réussi à extraire des océans une immense part de la faune. Au rythme actuel, d’ici 2050, il n’y aura plus de pêches commerciales, parce qu’il n’y aura plus de poissons à pêcher », résume la biologiste Sylvia Earle, une pionnière de l’exploration sous-marine qui a notamment travaillé pour le National Geographic, dans Seaspiracy : la pêche en question, disponible sur Netflix.

Avec ce documentaire, tourné dans plusieurs régions maritimes du globe, le réalisateur Ali Tabrizi cherche donc à mettre en lumière ce qu’il considère comme un aveuglement collectif face à la dégradation des écosystèmes marins. Et pour lui, il ne fait aucun doute que les pêcheries commerciales sont le principal moteur de destruction de ces milieux naturels, qui sont le fruit de centaines de millions d’années d’évolution.

Ce point de vue est d’ailleurs relayé par de nombreux intervenants, dont le journaliste George Monbiot, chroniqueur au réputé quotidien britannique The Guardian. « Nous avons une image des pêcheries qui est très forte dans notre esprit. On s’imagine un petit bateau voguant sur l’eau. Mais dans les faits, c’est une machine de mort qui utilise des technologies très efficaces pour éliminer les animaux qui sont à la base de toute la chaîne alimentaire marine : les poissons », souligne-t-il.

Selon lui, la pêche industrielle est même « beaucoup plus dommageable que la pollution par le plastique et que l’industrie pétrolière ».

Ce sont ces flottes de pêche, subventionnées par les États, qui vident littéralement les eaux territoriales de certains pays africains, ce qui revient à éliminer les moyens de subsistance des pêcheurs locaux. Ce sont aussi ces bateaux qui utilisent des engins de pêche, comme les chaluts ou les filets maillants, qui remontent toute une panoplie de « prises accidentelles ». Selon la FAO, celles-ci avoisinent les 10 millions de tonnes par année. Ces prises ne se limitent d’ailleurs pas aux poissons et peuvent inclure des oiseaux marins, des tortues et des cétacés, comme le montre le documentaire.

Dans certains pays exportateurs, dont la Thaïlande, les pêches commerciales peuvent aussi aller de pair avec un véritable esclavage en mer. À l’instar du travail d’enquête mené par l’ancien journaliste du New York Times Ian Urbina pour son livre The Outlaw Ocean (La jungle des océans), le réalisateur Ali Tabrizi est d’ailleurs allé à la rencontre de victimes de cet esclavage. « Les gens ne veulent pas savoir d’où viennent les fruits de mer. Ils veulent juste les manger. Mais beaucoup viennent de l’esclavage », résume l’un d’eux à la caméra.

Dans ce contexte, est-il possible de manger du poisson et des fruits de mer sans participer à la dégradation des océans ou à des violations des droits de la personne ? Ali Tabrizi a cherché des réponses du côté de la certification « Marine Stewardship Council », qui fait la promotion de la pêche « durable ».

Or, le documentaire soulève des questions sur la valeur réelle du « MSC ». « Dans bien des cas, le label sur les boîtes ne veut rien dire », déplore le biologiste Callum Roberts, qui a travaillé sur la série Blue Planet, de la BBC.

Le film remet aussi en question la certification « Dolphin Safe », qu’on voit souvent les boîtes de thon vendues à l’épicerie. Peut-on garantir qu’un bateau certifié ne pratique pas une pêche qui est nuisible pour les dauphins ? « Non. Une fois le bateau en mer, comment savoir ce qu’il fait ? Nous avons des observateurs, mais ils peuvent être soudoyés », avoue sans détour Mark Palmer, du Earth Island Institute, l’organisme qui chapeaute cette certification.

« C’est vrai qu’on ne voit pas de réflexion sur une saine gestion à long terme des ressources. C’est habituellement le profit immédiat qui l’emporte », souligne au Devoir la biologiste Lyne Morissette, après avoir vu le documentaire.

Produits canadiens

Si le réalisateur en vient à la conclusion qu’il faut cesser de consommer des produits de la mer, la directrice générale du musée scientifique Exploramer, Sandra Gauthier, n’est pas de cet avis. Elle estime toutefois que les consommateurs d’ici devraient tourner le dos aux produits importés de Chine, de Thaïlande ou d’autres pays où les règles environnementales sont le plus souvent laxistes. Ces produits sont bien présents dans nos épiceries.

« Il ne faut pas cesser de manger du poisson, mais il faut choisir celui qu’on mange. On doit choisir du poisson qui provient des eaux canadiennes. Nous avons des quotas, des observateurs et un ministère des Pêches qui comprend un volet scientifique, ce qui n’existe pas partout dans le monde », explique Mme Gauthier.

Fondatrice de la certification « Fourchette bleue », qui fait la promotion des espèces comestibles méconnues du Saint-Laurent, elle déplore notre propension à acheter des produits importés « bas de gamme », alors que plusieurs espèces exploitées ici sont systématiquement exportées.

« Le véritable problème, ce sont les produits importés, que nous consommons en bien plus grandes quantités que nos produits, alors qu’ils sont d’excellente qualité. La totalité de notre pêche de crabe commun est exportée. Même chose pour le concombre de mer, le couteau, le turbot et l’oursin. Les crevettes nordiques font la joie des consommateurs en Europe. On exporte pratiquement tout et on conserve très peu de nos propres poissons et fruits de mer. »

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