Des organismes publics moins verts qu’il n’y paraît

Un exemple parlant est celui de la Société des traversiers du Québec, qui n’a pas «retenu» la préservation de la biodiversité dans son plan d’action de développement durable.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Un exemple parlant est celui de la Société des traversiers du Québec, qui n’a pas «retenu» la préservation de la biodiversité dans son plan d’action de développement durable.

Bricolage, manipulation, maintien du flou à dessein : les objectifs en matière de biodiversité des organismes publics du Québec ne sont pas à la hauteur de leurs responsabilités. Après avoir épluché des centaines de documents publics de 101 organismes et réalisé 35 entrevues, deux professeurs concluent que les ministères et les organismes de la province bafouent l’esprit de la Loi sur le développement durable.

Ce sont en effet 80 % des instances publiques qui n’ont pas pris d’engagements en matière de biodiversité, y compris une vingtaine d’organismes directement concernés.

Les entrevues réalisées avec des fonctionnaires responsables du développement durable offrent un portrait « encore plus décevant », voire « troublant » à certains égards, dit David Talbot, professeur à l’École nationale d’administration publique (ENAP) et co-auteur de l’étude. Près du quart de leurs interlocuteurs ont mentionné que leur ministère ou leur organisme tentait délibérément de promouvoir une vision floue de la protection de la biodiversité. Pire, 42 % ont rapporté une certaine manipulation des chiffres avancés tant à l’étape du plan d’action qu’à celle de l’évaluation des résultats.

« En ce moment, les pratiques des organismes publics sont moins exemplaires que celles observées dans les entreprises privées », poursuit M. Talbot. Le Québec s’est pourtant doté de la Loi sur le développement durable qui vise notamment à « favoriser l’imputabilité de l’Administration en la matière », y est-il inscrit.

Or, ces « beaux rapports » ne sont souvent « que des écrans de fumée », dit Olivier Boiral, également auteur de l’étude et professeur à l’Université Laval. « La loi est bien faite, mais en ce moment elle n’empêche pas le gouvernement de faire du greenwashing », dit-il. « Écoblanchiment » en français, ce terme fait référence au fait de donner une image écoresponsable qui ne correspond pas à la réalité.

Parue en février dernier dans Business Strategy and the Environment, une revue universitaire révisée par les pairs, l’étude en question n’a pas encore été traduite en français. Le ministère de l’Environnement et des changements climatiques (MELCC) assure avoir « pris bonne note des conclusions » écrit une relationniste de ce ministère au Devoir. Le MELCC « travaille déjà à des pistes de solution », ajoute-t-elle.

Ce ministère rappelle en outre que les organismes publics n’ont pas l’obligation de répondre à 100 % des objectifs de la Stratégie gouvernementale de développement durable. La préservation de la biodiversité est l’une des huit orientations de ce vaste programme gouvernemental adopté pour 2015-2020.

Les deux auteurs rétorquent que même ceux qui ont un rôle direct à jouer s’y dérobent, citant la vingtaine organismes concernés de près parmi ceux n’ayant pris aucun engagement, incluant Hydro-Québec qui relègue à plus tard la protection de la biodiversité. D’autres contournent habilement, comme le ministère des Affaires municipales qui demande à ses municipalités de prendre ces engagements, mais n’en prend pas lui-même.

Les pratiques des organismes publics sont moins exemplaires que celles observées dans les entreprises privées

Un autre exemple parlant est celui de la Société des traversiers du Québec (STQ), qui n’a pas « retenu » la préservation de la biodiversité dans son plan d’action de développement durable. Cette société y invoque être « peu ou moins concernée » et ne pouvant contribuer à l’atteinte de façon efficace de ces objectifs. Ses navires sillonnent pourtant le fleuve jusqu’au golfe, des zones où plusieurs espèces menacées sont présentes, comme les baleines noires et les bélugas, et par conséquent, des risques de collision ou de pollution sonore existent.

La STQ reconnaît pourtant sa proximité avec les mammifères marins, puisqu’elle les utilise dans des slogans publicitaires sur son site Web comme : « Gardez les yeux ouverts, vous aurez peut-être la chance d’apercevoir des baleines ! » Pour M. Talbot, cet élément démontre « le décalage entre le discours pour attirer des consommateurs et les engagements qu’ils sont prêts à prendre ».

Un « bricolage » des objectifs

Il reste donc un bassin de seulement 20 % des organismes publics engagés envers la biodiversité, soit 18 instances au total. Mais même parmi ceux-ci, près de 40 % restent dans le domaine des mesures « symboliques », ont observé les auteurs.

Dans certains cas, le « recyclage » de mesures leur a été rapporté. « L’ordre que j’ai eu était clair et explicite, pas besoin d’innover dans le plan d’action. On voulait rester dans la continuité ; on voulait inclure des actions que nous faisions déjà », a notamment confié un des fonctionnaires.

Stratagème semblable pour d’autres organisations, dont les cibles étaient si peu ambitieuses qu’elles étaient atteintes trop rapidement. Par exemple, l’objectif de la Fondation de la faune du Québec de protéger 6500 hectares d’habitat était déjà atteint en 2018, au lieu de l’horizon de 2020. Devrait-on le voir comme une bonne nouvelle ? « C’est une opportunité manquée. Une cible doit être un défi à atteindre sinon elle existe seulement pour faire de la reddition de comptes, mais elle n’aura pas d’impact réel », répond David Talbot.

« Il faut arrêter de récompenser les apparences de mérite plutôt que le mérite lui-même », insiste aussi son collègue M. Boiral. Les deux chercheurs rappellent que le développement durable ne se fait pas à coût zéro et que les ressources à l’intérieur des organismes publics étant souvent rares, les gestionnaires doivent souvent se battre pour changer les pratiques dénoncées.

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